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Plateau-télé

EN DEMY-TEINTE - par Robert Lévesque

2011-01-06

    J’avais terminé l’année 2010 avec Demy, vous causant de Lola et de La baie des anges sans signaler que c’était le 20e anniversaire de sa mort et là, en débutant la 2011 qui marquera le 80e anniversaire de sa naissance, je reste scotché à l’œuvre de cet homme qui était bien marié (à la haute comme trois pommes et sublime Varda) et qui avait une délicatesse particulière pour filmer les femmes seules, assumées telles, un peu perdues, danseuses, joueuses, faciles avec grâce, provinciales, monoparentales… Voulait-il secouer le cocotier en décidant, en 1972, de se lancer dans une extravagance comme L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune? Un homme enceint? Joué par Mastroianni! Tout cela fut évidemment, cinématographiquement parlant, malgré le doigté sensible de Demy, une fausse couche…
 
    Mais que diable allait-il faire dans cette galère? Demy s’expliqua. Il entendait répliquer à sa femme qui l’avait défié d’un : « Vous les hommes, si vous étiez enceints, vous vous comporteriez autrement avec nous, gentes femmes »… Il n’eut pas froid aux yeux, car il passa à l’acte… et fit du latin lover Mastroianni le premier homme, non pas à marcher sur la lune (ça venait de se faire quatre ans auparavant), mais à jouer la première parturiente mâle de l’humanité et à éventuellement, donc, devenir la maman… Mais, spécialiste de la demi-teinte, Demy n’osa pas foncer totalement, il renonça à assumer la logique de l’absurde comme l’auraient fait un Ferreri, un Bunuel… Il accoucha d’un happy end rassurant pour ses contemporains les mâles et ses contemporaines les mères…
 
    Ce qui devait être, bien dans les cordes de Demy, « une fantaisie » matrimoniale, manqua justement d’un brin de folie, d’une audace plus énergique. Et, en cours de tournage, Demy renonça à pousser le bouchon (si je puis dire) jusqu’au bout. Après avoir tourné la scène de l’accouchement (Mastroianni, le proprio d’une auto-école, expulsant son enfant), le cinéaste, devant des réactions gênées, supprima la scène. L’enfant au panier ! Tué par les rushs ! On décréta alors la fausse couche, la grossesse nerveuse, bref le bidon… Et le film devint d’une banalité allant vers le poussif, un film trop sage sur un sujet extravagant et qui se terminait en queue de poisson puisque c’est Deneuve (la concubine de l’enceint) qui, coiffeuse de son état (tout à fait demyenne, tout juste revenue de Peau d’âne), épousait son homme dégonflé, et tombait soudain… enceinte !
 
    Dans un album magnifique consacré à l’œuvre de Demy qui vient de paraître aux éditions de La Martinière et qui a dû se retrouver sous quelques sapins, Olivier Père, le directeur artistique du festival de Locarno (un ancien de la Cinémathèque française), avoue ainsi l’échec de ce Demy qui se voulait grand public avec (c’est le pire) une chanson de Mireille Mathieu à la clé : « Le film se délite dans son dernier tiers et la fin, décevante, semble nier l’audace du point de départ ».
 
    Les quelques pas du papa de Mathieu Demy en 1972 sur l’autoroute du féminisme tournèrent à la ballade sans intérêt, mais le cinéaste des Parapluies de Cherbourg, coquin tout de même, laissa dans la bouche de la comédienne Micheline Dax, en cliente de Deneuve sous son casque de brushing, cette réplique justifiante : « Vous pensez bien que si les hommes se mettent à avoir des enfants, ils avorteront quand ils voudront ! »… Un an avant ce tournage, Varda avait signé la pétition de Simone de Beauvoir sur la liberté d’avorter, la pétition dite « des 343 salopes » (c’est Cabu, solidaire, qui lança cette appellation cynique). Deneuve aussi l’avait signée, et Micheline Presle qui dans ce film trop gentil jouait un médecin snob…

On pourra voir L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune sur TFO le samedi 8 janvier à 21 heures.

Robert Lévesque

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