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I HATE NEW YORK - par Robert Lévesque

2011-01-13

    Pendant le tournage de Taxi Driver, en 1976, Robert de Niro avait 33 ans. New-Yorkais pur pasta, papa artiste-peintre, il avait passé sa jeunesse dans les rues de la Little Italy comme s’il était déjà à repérer ses marques, répéter ses futurs rôles et sentir que c’était avec son ami et compatriote, et rital comme lui, Martin Scorsese, qu’il réussirait à casser la baraque du cinéma new-yorkais, du cinéma tourné à New York (même si leur premier film, Mean Streets, avait été tourné en partie à Los Angeles). Au New York parano-nostalgo-paradisiaque de Woody Allen, Scorsese et lui allaient opposer une ville sale, dure, obscène, décadente. Aux intrigues urbano-amoureuses de l’auteur de Manhattan, qu’Allen tourne en 1979, ils opposent les rixes mafieuses dans la ville de tous les thrillers…
 
    De Niro dans Mean Streets d'abord, puis surtout dans Taxi Driver, c’est de la grande denrée, de la rare, c’est « du stock », entassé et compressé entre le senti et le vécu ; très rares, rarissimes même, sont les débuts d’acteur aussi percutants, aussi concluants. De Niro se glissait si naturellement dans la peau de cet ex-marine devenu chauffeur de taxi dans une ville en chaleur qui lui répugnait. Il était ce Travis Bickle qui veut laver de ses crimes minables cette ville crasseuse d’intérêts en commettant un assassinat (il pense tirer à bout portant un candidat politique – nous pensons aujourd’hui en 2011 au type de Tucson…), et qui finira, gorgé de marmonnements haineux (« Un jour, répète-t-il, seul à son volant, il y aura une vraie averse qui nettoiera la rue de toute cette racaille »), par se faire le (dieu) Vengeur déchargeant ses armes (il y a un érotisme du port d’armes qui sort du bout des doigts et des yeux de De Niro) sur un proxénète (Harvey Keitel) qui esclavagise une mineure, Iris (Jodie Foster qui avait 14 ans et demi, l’âge du rôle), dans un geste (ou plutôt une geste) d’une violence très grande qui, perversité scorsesienne, se transformera en crazy end un acte de bravoure salué par la caste des soi-disant honnêtes gens… 
 
    Il y a du Dostoïevski, le Dosto des Mémoires écrits dans un souterrain, dans ces Scorsese-là, ceux du début, car Scorsese comme De Niro n’auront pu maintenir aussi haut la barre (et l’impact) dans leurs travaux subséquents, sauf très rares exceptions. Ces deux-là, avec ces trois films, avaient tout dit, tout fait, tout signé de main de maîtres. Trilogie parfaite, indépassée, rejoignant la hauteur de frappe d’un Dostoïevski. Car l’ex-marine, blessé au Vietnam, est aux États-Unis ce qu’étaient les « tchinovniki » dans l’empire russe. Des êtres dépersonnalisés, qui ont ou à s’écraser ou à faire exploser leur droit à la liberté, à l’existence. Le chauffeur de taxi Travis Bickle, comme Johnnny Boy le mafieux irresponsable de Mean Streets et Jake La Motta le boxeur sans scrupules et déchu et bouffi de Raging Bull, sont des personnages de l’ombre la plus sombre, qui passent en souterrains, menés par la haine de la ville, de l’ennemi, de l’immoralité, de la défaite. Ils macèrent dans les ulcères du cœur. Ce sont des chevaliers de la rancœur.
 
    Pauline Kael, la magnifique, la valeureuse, établissait un lien (comme on l’a fait avec Proust) entre les problèmes d’asthme de Scorsese et sa vision si noire de l’univers urbain américain ; elle écrivait que cet asthme lui apportait de savoir « nous communiquer la terreur de la suffocation ».
 
On verra Taxi Driver à ARTV le lundi 17 janvier à 21 heures 30. Et en mai, Robert De Niro présidera le jury de Cannes.
 
 Robert Lévesque

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