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NESTOR ET LES OUBLIÉS - Critique de Pierre Barrette

2007-06-28

Misère et poésie

    Après Monsieur Toupin, le timide épicier qui prend soin de sa mère et veille sur son commerce rescapé d’un autre temps, le documentariste Benoit Pilon a choisi de s’intéresser dans son nouveau film à Nestor, personnage haut en couleur, sorte de croisement plus qu’improbable entre le saint et le motard à vélo, et que l’on connaissait déjà pour l’avoir entendu palabrer, avec sa faconde caractéristique, dans quelques scènes de Roger Toupin, épicier variété. L’opportunisme apparent d’une telle démarche peut faire sourciller ; Nestor est en effet l’archétype du bavard flamboyant, grand acteur devant l’Éternel, qui sait ménager ses effets et poser à la manière d’un habile tribun, tout le contraire en fait du commerçant du Plateau-Mont-Royal, que sa parole pauvre et rare rendait si attachant. Mais à mesure que le cinéaste lève le voile par touches successives sur la personnalité de cet étrange rhéteur autodidacte, toute gratuité s’estompe au profit d’une révélation véritable pour le spectateur : l’exposition d’une misère profonde et inhumaine, dont Nestor est à la fois la victime et le pourfendeur. Chevalier sans armes, il se bat pour faire reconnaître les sévices (abus sexuels et de divers ordres) qu’ont subis les orphelins d’Huberdeau durant les années 1940 et 1950, puisque ces derniers ont été exclus de l’entente historique entre le gouvernement du Québec et ceux qu’on nomme communément les orphelins de Duplessis.

    Il y a donc une dimension sociale importante au film de Pilon, qui travaille son sujet de façon transversale en menant notamment des entrevues avec des filles mères et en explorant grâce à des images d’archives la mémoire d’une époque, mais Nestor constitue à n’en pas douter l’âme de ce film, celui par qui advient la magie du cinéma. Ce survivant iconoclaste semble porter les stigmates d’une vie de souffrances comme autant de victoires sur son destin, et le plus beau témoignage de cette misère transcendée réside dans la langue qu’il parle : une langue étrangement détruite mais en même temps souveraine, une langue tissée à même le manque et l’insuffisance, qui se transforme sous l’impulsion d’une si vive intelligence en un fantastique outil d’expression. On ne peut s’empêcher de penser à la langue des habitants de l’île-aux-Coudres qui avait tant fasciné Perrault, et qui se trouve ici à la fois dégradée (du point de vue de la syntaxe, surtout). Une langue qui sert à fabuler plus qu’à décrire ou à communiquer, qu’on dirait prise comme son énonciateur entre le terrible désir de dire le mal et le souci de chanter la beauté du monde. Cette poésie rugueuse se communique à toute l’œuvre qui s’en trouve magnifiée, et qui accède par là même à un degré saisissant d’authenticité que les images de Michel La Veaux accompagnent de très belle manière.

    L’épicerie de Roger Toupin qui servait de cadre au précédent film de Benoit Pilon, et de laquelle on ne sortait à peu près jamais, offrait la possibilité d’une unité de lieu qui contribuait singulièrement à la force du documentaire. Dans Nestor et les oubliés, l’auteur ratisse plus large et, ce faisant, tend peut-être à perdre un peu cette concentration du regard qu’une focalisation aussi serrée lui permettait d’accomplir. Le style du film hésite ainsi entre une facture assez traditionnelle (talking head, témoignages, archives, etc.) et le style plus libre adopté par plusieurs documentaristes québécois (on pense en outre à Serge Giguère ou à Lucie Lambert) comme l’héritage du cinéma vécu des années 1960. Certains aspects évidents de mise en scène cadrent en ce sens assez mal avec l’impression de direct qu’on semble vouloir donner (par exemple, lorsque dans un parc les amis de Nestor feignent la surprise de le voir arriver, on peut difficilement oublier que la présence de toute une équipe de tournage annonçait très certainement cette irruption). C’est en fait dans les moments où l’on surprend Nestor dans son milieu de vie, à parader devant la basilique Notre-Dame, dans son appartement à se faire réchauffer du poulet pour Noël, au milieu des autres orphelins à l’occasion d’une réunion d’information, que le film trouve sa respiration propre, son rythme le plus sûr et que Pilon fait véritablement corps avec son sujet, l’embrassant avec émotion, adhérant à une cause qui le dépasse sans négliger pour autant, dans le portrait qu’il en trace, de bien marquer l’humanité sincère de celui qui la porte.

Pierre Barrette

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