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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LA JOLIE PRINCESSE ET LES MÉCHANTS CRITIQUES

2011-01-13

    Avant de commencer, une bonne nouvelle. La semaine dernière, nous formulions le vœu que la distribution de films francophones par ici se dégourdisse un peu et sorte des sentiers battus. Funfilm Distribution nous a fait savoir qu’au courant avril, ils sortiraient sur nos écrans l’un de ces films attendus et que nous avions peur de voir passer entre les craques, Un poison violent de Katell Quillévéré. 2011, l’année où les vœux s’exaucent.

    Ceci étant énoncé, passons à ce qui cette semaine agite notre belle petite planète cinéma.

    Selon l’humeur du moment, on le trouve atmosphérique ou soporifique. Reste que le cinéma de Sofia Coppola a toujours eu quelque chose d’absent, de désincarné. En 1999, avec son tout premier The Virgin Suicides, elle mariait cette poétique du creux à un romantisme tout baudelairien, donnant ainsi à son film profondeur et paradoxalement densité. Mais depuis, avec Lost in Translation, Marie-Antoinette et surtout Somewhere en salles cette semaine (retrouvez notre critique dans le prochain numéro de la revue 24 Images), la machine semble s’être mise à tourner à vide, laissant ce néant éthéré vampiriser jusqu’au corps même de ses films. Et encore une fois, l’approche divise.

    Les critiques ont certes toujours fait preuve d’ambivalence devant l’œuvre de la petite princesse du cinéma américain. L’héritière agace ou subjugue, comme tous ceux qui sont nés les portes grandes ouvertes devant eux. Ses films ont d’ailleurs systématiquement été jugés en même temps que sa personnalité. Froide, hautaine, vaniteuse pour les uns, élégante, mystérieuse, so chic pour les autres. Devant Somewhere, récit neurasthénique des errances d’une star de cinéma déprimée (oui, comme dans Lost In Translation, l’Italie ayant remplacé le Japon, Elle Fanning, Scarlett Johansson et Stephen Dorff, Bill Murray) et où la demoiselle règle d’ailleurs quelques comptes avec l’espèce critique dans une scène de junket, il faut le dire, franchement rigolote, cet antagonisme de l’approche critique se révèle encore davantage. Notamment sous la plume des captivants Nathan Heller de Slate et Richard Brody du New Yorker

    Évoquant justement ces dissensions coppolesques, en en faisant même le symptôme de « mini-guerres culturelles » (« On God, lifestyle and Coppola, we are a divided nation »), le premier les met sur le dos des attaques contre la culture hollywoodienne que contiendraient ses films. La belle se rebelle, l’industrie qui l’a vu naître et grandir n’est que sujet à raillerie, attaques méprisantes et coups de griffe. The Virgin Suicides ? Une métaphore sur l’impossibilité de concilier intégrité créative et contraintes de l’industrie (ah bon ?). Lost in Translation ? Un commentaire sur Los Angeles, ville de perdition où les espoirs se brisent. Marie-Antoinette ? Une attaque contre la célébrité. Somewhere ? Une ratatouille de tout cela. Mais au pays de l’usine à fabriquer du rêve, on n’aime pas les ingrats. Cette façon de systématiquement mordre la main qui l’a nourrie tout en profitant allégrement de ses caresses serait pour Heller la raison même de l’étrange fascination qu’exercent ses films, l’explication qui permettrait de comprendre pourquoi « ils s’inscrivent si précisément dans le système nerveux de leur époque ». Cela ferait encore de la demoiselle, toujours selon Heller, la digne successeure de son Francis Ford de papa, qui a aussi su gagner le respect de plusieurs en ayant une attitude pour le moins ambiguë face à l’industrie hollywoodienne.

    Mais surtout, cette attitude, liée à sa personnalité et à son parcours (avant de faire du cinéma, elle a étudié en stylisme) la marquerait, tant elle que ses films, du sceau de la frivolité. Au contraire par exemple des jeunes cinéastes québécois qui font de cette esthétique du vide une affirmation de leur revendication artistique anti-narrative, Coppola ne s’y adonnerait que par paresse, cette manifestation de la nonchalance des nantis. Cette fille-là n’est pas, ne peut pas, être sérieuse. Elle n’a pas eu à suer sang et larmes pour réaliser ses films (papa en a toujours été producteur exécutif), elle l’a eu trop facile n’ayant eu qu’à claquer de ses jolies mains gantées Marc Jacobs, et elle ose en plus cracher dans la soupe !

    Rien à voir, a rétorqué Richard Brody. Les films de Sofia Coppola sont bien au contraire le reflet du pouvoir et de la puissance d’Hollywood, de tout ce qui est permis au royaume de la pellicule, qu’elle semble aimer immodérément tout en ayant la sagesse de se tenir à distance de ce monde étrange et clinquant. Pour le blogueur, si ses films irritent, c’est parce que la demoiselle aime le luxe, qu’elle en fait à la fois le sujet et le motif de ses films et ne s’en excuse pas. Une attitude qui lui fait célébrer le beau mais sans jamais réellement s’engager elle-même idéologiquement dans ses propres films. Une légèreté toute en finesse et en subtilité qui fait dire à Brody qu’elle est « une poète de la surface », comme l’étaient Max Ophüls, Douglas Sirk, Luchino Visconti et Wes Anderson (dans la même veine démesurée, on pourrait ajouter Antonioni à la liste après avoir vu Somewhere). Allant jusqu’à citer Sirk (« La surface n’est pas vraiment la surface, mais plutôt une manifestation de la profondeur. Le style est l’expression la plus profonde de la personnalité), il explique le dédain de plusieurs pour la demoiselle par le fait que les intellectuels ont du mal à admettre la pertinence des plaisirs somptueux et de la beauté.

La discussion entre les deux auteurs se poursuit ici  et ici. En gros, pour l’un, princesse Coppola n’est qu’une ingrate poseuse et superficielle qui crache dans la soupe, pour l’autre, une pure esthète dont le sens visuel et le goût pour la beauté des images devraient suffire à nous combler. Bien honnêtement, il est difficile de trancher. Car devant ses œuvres, notamment la dernière, c’est bien ce sentiment équivoque qui gagne : nous sommes à la fois épatés par tant de beauté, de grâce, de délicatesse, irrités par tant de vide, de frivolité, de vanité. Mais une chose reste néanmoins certaine : la vitalité du débat critique américain, riche d’analyses profondes, complexes et passionnantes, est plus qu’enthousiasmante. Elle est ce qui permet à cette esthétique du vide de signifier, ce petit plus qui accompagne les œuvres dotées de vision artistique et en permet une lecture réellement enrichissante. Elle est ce qui permet au cinéma américain d’être en relative bonne santé. Un état dont toutes les cinématographies ne peuvent malheureusement pas se vanter.

Bon cinéma

Helen Faradji

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