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BOXEUR DE LA FOI - par Robert Lévesque

2011-01-20

    Le temps est bas, la ville (innommée) est grise, les rues sont souvent désertes et quand passent des hommes, ou des femmes avec enfant, ce sont des silhouettes, des ombres ; l’une de ces ombres, une femme, entre dans une église, c’est une veuve dont le mari, juif et communiste, l’a laissé avec une petite fille, monoparentale de guerre. Cette femme (jouée par Emmanuelle Riva, c’est tout dire, tout est possible) est cependant troublée par l’amour qu’elle ressent pour une femme, une jeune collègue. Tout cela – mort et désir, amour et transgression – la déchire et, ce jour-là, elle se confesse comme on va défier le monde ou se venger, de la guerre, de son sort, de la vie, du secret. Un curé l’écoute. Il lui répliquera, intelligemment. Doucement. La délicatesse de ce prêtre qui en a vu d’autres, son naturel, et aussi pour beaucoup sa beauté (Belmondo en soutane à 27 ans), vont la faire vaciller. Elle voudra vivre aussi bien, aussi « pure » que lui…
 
    Le roman, qu’adaptait au cinéma Jean-Pierre Melville en 1961, était de Béatrix Beck et il avait obtenu le prix Goncourt en 1952. Béatrix Beck avait été la dernière secrétaire de Gide, mais elle avait été aussi femme de ménage. Comme « Barny » (ce beau personnage de femme qu’elle dessina un peu « auto-fictionnellement » dans Léon Morin, prêtre), le mari de Béatrix Beck avait été tué à la guerre en 1940 et elle élevait seule une fille. Et elle avait des penchants lesbiens qu’elle développera ouvertement dans Noli, son roman de 1978. De Claudel, Béatrix Beck transposait et compliquait le classique duel entre l’amour charnel et la foi catholique en une problématique plus complexe et libertaire de la passion homosexuelle versus la foi chrétienne quand celle-ci est incarnée par un être aussi beau que ce prêtre de province (que le regretté critique Jean-Louis Bory décrivit alors dans sa colonne du Nouvel Obs comme « un jeune boxeur de la foi »…).
 
    Bory, à la sortie du film, avouait d’abord, dans un de ses superbes papiers dont il avait tant le tour, qu’il avait peu de goût pour ce qu’il appelait « le tournoi des catéchismes », ces instruments d’instruction mettant ici en l’occurrence, et en opposition, le communisme, le catholicisme, le "sexualisme". La partie du film consacrée à la dispute scolastique, il la trouvait (avec raison) « longuette ». Mais le travail de cinéaste de Melville (le Melville américain de Bob le flambeur), ce travail si talentueux de sa caméra « accordant par une série de gros plans toute leur importance révélatrice aux visages (j’ajoute : avoir Riva pour soi !), ou jouant de l’espace qui les oppose, puis les sépare », cela, Bory le célébrait. Il y trouvait « le mouvement passionné du duel ». L’œil en recevait plus que l’oreille.
 
    Moi j’avais beaucoup aimé le roman de Béatrix Beck, lu à vingt ans. Et du film de Melville j’ai toujours gardé un souvenir gris et juste de cette France profonde des années de la guerre. Il me semble (je ne l’ai pas revu pour écrire cet article, je le regarderai avec vous le 24 janvier à 21 heures sur TFO) que tout (y compris le diable) était dans les détails, le détail, le pavé luisant, les chaises de la nef laissées en désordre, le coin d’une rue, l’éclairage restreint d’une lampe, le prie-Dieu dans la pénombre, un rideau qui bouge, le sentiment du furtif, le poids du silence, le retenu, tout ce qui fait que Jean-Louis Bory, né en 1919 et qui était lui aussi allé chercher un Goncourt en 1945 avec Mon village à l’heure allemande, pouvait écrire du film de Melville qu’il était « le plus juste et le plus authentique que l’on ait tourné sur les années noires ». « Une histoire habilement grise », ajoutait-il.
 
    Et puis c’était Emmanuelle Riva, sombre et forte, énigmatique et fragile, à peine sortie d’Hiroshima mon amour, Emmanuelle Riva qui enchanta mes amours cinéphiliques d’antan, Emmanuelle Riva qui vit toujours, mais à qui le cinéma de maintenant ne semble plus pouvoir offrir des choses qui vaillent pour une si exceptionnelle grande comédienne (heureusement, il y a eu Duras…, puis Bunuel…), Emmanuelle Riva…
 
    Pour la petite histoire chère aux cinéphiles, on remarquera, si l’on est attentif à tout, qu’une sentinelle SS armée qui traverse le film de Melville n’est nul autre que Volker Schlöndorff qui était alors, après avoir été celui de Resnais à Hiroshima, l’assistant de Jean-Pierre Melville. Bon cinéma.

Robert Lévesque

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