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GRADIVA - critique de Marcel Jean

2011-01-27

FAIS-MOI MAL

    Présenté au festival de Venise en septembre 2006, soit un peu plus d’un an avant la mort de son auteur, C’est Gradiva qui vous appelle est la dernière incursion cinématographique d’Alain Robbe-Grillet, dont le film précédent, Un bruit qui rend fou, remontait à 1995. Accueilli avec le malaise qui accompagne souvent ses films – on reproche encore et toujours à l’écrivain-cinéaste son penchant pour l’illustration de fantasmes sadiques – C’est Gradiva qui vous appelle n’est jamais sorti en salles commerciales au Québec et a été boudé par les divers festivals. Illustration suprême du malentendu qui entoure l’œuvre de Robbe-Grillet, voici qu’on retrouve le film dans le catalogue d’un éditeur vidéo nommé Mondo Macabro, spécialisé dans le gore exotique (de la tripe sanglante en provenance du Pakistan, d’Indonésie, du Mexique, etc.), les films de nains philippins (For Your Height Only, un classique du genre…) et ceux de Jess Fanco (dont le célèbre Sinner, The Secret Diary of a Nymphomaniac). Le dernier opus du chef de file du nouveau roman, rebaptisé Gradiva, trône donc dans ce catalogue aux côtés de Virgins from Hell et de Satanico Pandemonium. Cela étant dit et si on fait abstraction de l’horreur graphique des logos et de la vulgarité tonitruante des bandes-annonces, l’éditeur n’a pas trop mal fait son boulot, accompagnant même le film d’un entretien filmé fort instructif avec l’auteur (supplément d’une durée de 31 minutes).

    C’est Gradiva qui vous appelle n’est toutefois pas du Robbe-Grillet du meilleur cru. Tourné au Maroc, le film propose les jeux narratifs coutumiers au cinéaste, cette fois autour d’un historien de l’art (James Wilby), à la recherche de gravures rares de Delacroix, qui devient obsédé par la figure évanescente d’une femme blonde (Arielle Dombasle). Celle-ci, qui pourrait bien être la narratrice du film, entraine l’homme dans un étrange complexe hôtelier où le jeu et la réalité s’imbriquent et où de jeunes femmes participent à la création de tableaux vivants dont l’érotisme raffiné plait tant aux orientalistes. Crimes violents, chevaux noirs, jolies esclaves enchaînées qui apprennent à crier, rêve et réalité qui s’entremêlent dans un récit où rien n’est certain et qui se termine sur l’air de Madama Butterfly… Pour son dixième film, Robbe-Grillet s’inspire très librement de la célèbre nouvelle de Wilhelm Jensen (Gradiva), texte qui en d’autres temps inspira déjà Freud, puis Breton et Barthes.

    Il y a, chez Robbe-Grillet, deux veines : l’une dominée par les constructions ludiques et les fausses pistes (c’est celle de L’homme qui ment, de Trans-Europ-Express et d’Un bruit qui rend fou), l’autre qui cherche aussi à subvertir les codes narratifs, mais qui est phagocytée par les thèmes érotiques (Le jeu avec le feu, La belle captive). Entre ces deux groupes de films se place L’Éden et après, remarquable réussite qui trouve un équilibre singulier, intégrant à forte dose les obsessions sado-érotiques du cinéaste dans une structure particulièrement complexe et inventive, qui ne semble pourtant jamais subordonnée aux thèmes abordés. C’est Gradiva qui vous appelle s’inscrit malheureusement dans la deuxième veine, c’est-à-dire que le poids de la représentation érotique en vient à écraser la dimension ludique de l’œuvre. Conséquence, on ne s’y amuse guère, comme si l’attirail critique (le système de Robbe-Grillet repose sur la mise à distance des éléments qui le composent) et la profusion de références devenaient prétextes à déshabiller les filles. Dans ce contexte, même le monologue d’Arielle Dombasle sur l’industrie de l’onirisme peine à faire sourire.

    C’est d’ailleurs probablement là que se trouve la source du malentendu justifiant la présence de C’est Gradiva qui nous appelle dans le catalogue de Mondo Macabro : on peut en effet croire qu’il s’agit là d’un film érotique qui soit exploitable comme tel. Au final, les amateurs du genre n’y trouveront bien sûr pas leur compte (Robbe-Grillet explique bien pourquoi dans l’entrevue filmée qui accompagne le film), mais la confusion est possible. Elle ne l’est pas vraiment dans Trans-Europ-Express, ni dans Un bruit qui rend fou. Avec pour résultat que ces deux derniers films ne sont pas édités en DVD en Amérique (preuve de leur réelle subversion?) tandis que C’est Gradiva qui nous appelle et La belle captive le sont (preuve de leur ambigüité?).

Marcel Jean

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