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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

CATASTROPHE ANNONCÉE ?

2011-01-27

    « Il faut sauver le cinéma d’auteur ». Net et direct. Sans appel. Voilà comment Télérama, sous la plume de Juliette Bénabent, intitulait sa passionnante enquête, parue sur son site la semaine dernière, sur l’état de ce cinéma modeste et essentiel, défendu bec et ongles par la critique, délaissé comme un amant lassant par le public. Une enquête qui résonne bien au-delà des frontières hexagonales, tant les données énoncées y sont également affligeantes, toutes proportions gardées, à celles révélées par l’Observatoire de la Culture et des Communications du Québec (rapportées notamment par Marc-André Lussier). Du côté français, on déplore ainsi que Domaine de Patric Chiha n’ait attiré que 4029 spectateurs en salles ou que les chouchoutés par la critique Des filles en noir (Jean-Paul Civeyrac), Eastern Plays (Kamen Kalev) ou Au fond des bois (Benoît Jacquot) aient pareillement mordu la poussière. Par chez nous, la situation n’est guère plus reluisante. Tromper le silence de Julie Hivon n’aura ainsi ameuté que 6764 bonnes âmes, Journal d’un coopérant de Robert Morin 3608, Les signes vitaux de Sophie Deraspe 2277, 2 fois une femme 672.

    Un élément essentiel diffère pourtant grandement. 2010 aura été une année record de fréquentation des salles en France en affichant le nombre enviable de 206.5 millions d’entrées! Un succès qui n’a néanmoins profité qu’à une poignée de films plus mastodontes que les autres. Et là encore, malgré la distinction générale, la situation présente de troublantes ressemblances avec les résultats québécois. Les ogres se taillent la part du lion, les autres se contentent des carcasses. Télérama rapporte ainsi les propos du distributeur Jean Labadie : « C'est comme la pauvreté dans le monde. Les écarts se creusent entre très riches et très démunis » et note encore : « Il est de plus en plus rare de voir le public distinguer un «petit » film – au budget modeste, sans star, sans promotion, programmé dans peu de salles ». 

    Bien sûr, il y a encore des surprises. Des hommes et des dieux ou Mammuth en France (tous deux d’ailleurs joliment présents dans la liste des nominés aux Césars) ou Incendies ici. Mais elles sont rares. Trop rares. Et concernent de moins en moins le cinéma étranger. Les explications proposées par Télérama sont là encore étonnamment éclairantes de notre situation : une diminution ou stagnation du nombre de salles de cinéma, une augmentation du nombre de sorties de film, qu’ils soient d’auteur ou non (8 cette seule semaine à Montréal!), une quasi-impossibilité pour ces derniers de voir leur carrière en salles s’éterniser au-delà de 2 semaines quand ils ne « performent » pas. Un petit darwinisme appliqué au cinéma bête, et triste, comme chou.

    Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que le bouche-à-oreille, indispensable aux films plus fragiles, moins publicisés, disparaisse. Rien d’étonnant non plus à ce que la critique ne puisse plus jouer son rôle d’éclaireur, d’accompagnateur. Trop d’offres tue l’offre. Encore Jean Labadie : « Le public ne fait plus confiance à personne. Jadis, une couverture de Télérama ou une double page dans Libération drainaient facilement 100 000 spectateurs. Aujourd'hui, il faut qu'un film soit recommandé unanimement par tous les journaux, mais aussi par la télévision et Internet. C'est très rare ! » Au-delà de l’explication « technique », Télérama donne aussi la parole à Emmanuel Ethis, sociologue spécialisé dans l’étude des publics et dont la thèse est aussi intéressante que pertinente : « La démarche d'aller voir un film en salle est paradoxale. Il s'agit à la fois de faire l'expérience collective d'une oeuvre, et de se distinguer dans la manière de la recevoir. En ce moment, l'émotion partagée l'emporte très nettement sur le besoin de distinction ». En gros, la motivation des spectateurs ne viendrait plus de l’envie de défricher les nouveaux territoires du cinéma en allant découvrir telle ou telle œuvres, tel ou tel auteurs, mais de rentrer dans le rang en allant voir ce que tout le monde a vu. Qui a fait bêêêêêê, dans le fond de la salle?

    Plus cruel, Michel Saint-Jean, distributeur chez Diaphana attribue cet état de fait à un certain air du temps : « notre société valorise peu la culture, nous avons quand même élu le premier président de la République qui revendique presque son inculture. L'idée circule, diffuse mais de plus en plus assumée, que le cinéma d'auteur est un truc intello pour Parisiens bobos ». Du « club de lecture » auquel Yann Martel a abonné autoritairement Stephen Harper aux commentaires toujours aussi élogieux sur les goûts de la fameuse clique du Plateau, les discours se ressemblent des deux côtés de l'Atlantique…

    Quelques solutions éprouvées ont néanmoins pu faire leur preuve : programmation plus resserrée, choisie et défendue sincèrement par les exploitants de salles via différents supports, organisations de débats et de rencontres, créations de lieux de cinéma à l’identité forte et assumée. Encore une fois, Emmanuel Ethis (ce type est décidément à lire) : « Parfois, les spectateurs se sentent intimidés, se disent : tel film n'est pas pour moi. C'est le rôle de la salle de cinéma de leur donner confiance, de les amener à élargir leurs goûts. »

    Le cinéma d’auteur est donc déserté. Mais l’enquête de Télérama ne s’arrête pas en si bon chemin et affronte également le tabou. Si ce cinéma l’est, c’est peut-être aussi un peu de sa faute. Du « ce sont maintenant les séries américaines qui s'approprient les sujets ambitieux » énoncé par un distributeur à « Il faut prendre conscience de la relative médiocrité des films, et se pencher sur la formation des cinéastes et des cinéphiles, le renouvellement des sujets, des modes d'écriture. Au lieu de réfléchir à toutes ces questions, tous les professionnels sont obnubilés par le passage au numérique... » de Michel Saint-Jean, l'enquête ne ménage pas son protégé. Mais elle oublie un autre coupable. La critique. Car c'est justement en ces temps difficiles qu'elle devrait reprendre son rôle à plein. La complaisance de la profession à l’égard du cinéma d’auteur, lui aussi miné par un académisme et un manque d’inventivité, il ne sert à rien de se le cacher, fait en effet à peu près tout, sauf l’aider à regagner le cœur des spectateurs. 

Bon cinéma

Helen Faradji

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