Format maximum

Plateau-télé

SKI-DOOS - par Robert Lévesque

2011-02-03

    Le silence, dans ce film de bruits (juke-box, ski-doos et bagarres), est éloquent. Il en est même une de ses plus subtiles armes d’attaque. Revoyant Gina plus de trente-cinq ans après sa sortie, c’est ce qui me frappe. Le silence dans Gina, le refus de « remplir pour remplir », le silence ordinaire dans cet hôtel de province (le Château Berthelet de Louiseville), et dans son bar les soirs de la nouvelle danseuse, dans la salle à manger quand des gens son attablés (une équipe de cinéma, une bande de motoneigistes, des ouvrières du textile) et que personne, ou presque, ne parle. Du drame qui viendra, tout va se jouer dans le silence que perce à peine le son d’une radio faiblement réglée (on devine « Les Joyeux troubadours »), ou le son d’une télé dans une chambre quand, pendant la rage retenue d’un viol collectif nocturne (la danseuse Gina qui voit passer sur elle 15 motoneigistes casqués alors que l’on entend le « Ô Canada» de la fin des émissions de la journée…), rien n’a à se dire, car tout se dit, sans les mots, tout se sent, avec sens.

    C’était au temps béni (la première moitié des années 1970) d’un cinéma québécois qui (comme le cinéma suisse au même moment) ne se demandait pas s’il était un cinéma d’auteur ou un cinéma grand public. C’était un cinéma. Pas un marché. Ni même une industrie. Carle faisait son cinéma. Groulx faisait son cinéma. Jacques Leduc faisait son cinéma, avec une tendresse ordinaire…, et Lefebvre, et Jean-Guy Noël, et le Forcier du temps des Night Cap… Notre cinéma en était un, alors, d’émotion plus que d’action, il y avait ici un vrai cinéma (« le cinéma, le vrai »), et de vrais cinéastes (Jutra, Lamothe, Perrault et Brault, et Brault seul tournant ce chef-d’œuvre absolu des Ordres..). Mais cessons là ce coup de nostalgie…  

    Gina était un film très simple. Une danseuse descend du train à Louiseville pour remplir un contrat dans un hôtel, une équipe de cinéma est dans les parages pour le tournage d’un documentaire sur l’industrie du textile (clin d’œil d’Arcand à son On est au coton alors censuré, mis sous verrou par le commissaire de l’ONF), et dans la région, squattant un vieux rafiot rouillé, une bande locale de désoeuvrés tue le temps entre beuveries et virées en ski-doos. Les garçons de « l’Office national du cinéma » vont sympathiser avec la danseuse, excellente au billard, et les hillbillies du coin vont se la farcir la jolie, un après l’autre et dès la première nuit. Le pimp et ses « bras », avertis au téléphone, arrivent et vont faire justice à Gina en tuant plusieurs des violeurs… Et la vie reprendra, une ouvrière se marie, Gina s’en va au Mexique et l’équipe cinéma plie bagage puisque, l’industriel du coin s’était plaint, l’ONC interrompt le tournage…  

    Arcand, dans ce temps-là, avait une grande qualité qu’il a perdue depuis, il n’était pas bavard, il faisait confiance au silence, il ne plastronnait pas son point de vue sur la décadence occidentale, il n’était en rien condescendant envers ses spectateurs, ni prétentieux ni snob, et surtout, surtout, il n’essayait pas de faire rire les intellectuels, ses semblables, ses frères…, et l’amertume ne l’avait pas encore attrapé, ni le cynisme, ce cynisme de bon aloi, bon chic bon genre, qui a tué son cinéma.  

    Je me souviens que, critique à Québec-Presse, alors, j’étais allé assister avec le regretté Luc Perrault à une nuit de tournage de ce Gina. C’était la scène de la poursuite en ski-doos après le viol. On s’était fait geler une partie de la nuit à regarder la parade infernale des motoneigistes. C’était durant l’hiver de 1974. Loin des Jean-Claude Lord et des Claude Fournier qui exploitaient le marché en flirtant avec le terrorisme de pacotille (Bingo) et le combo fesses et nichons (Deux femmes en or), il faisait bon de voir et de rendre compte d’un cinéma absolument libre de toute concession. Aujourd’hui, ce cinéma-là, le vrai, il est aux mains intelligentes et braves des Denis Côté et des Rodrigue Jean. Tout le reste est Bingo…  

On verra Gina sur TFO le vendredi 11 février à 21 heures.  

Robert Lévesque

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