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CE COEUR QUI BAT - critique d'Éric Fourlanty

2011-02-03

DU COEUR A L’OUVRAGE

    Lorsqu’il tourne Hospital, en 1970, dans un hôpital de New York, Frederick Wiseman crée le film-étalon pour tout documentaire à venir sur le même sujet. Noir et blanc de bulletin de nouvelles de l’époque, musique et voix-off inexistantes, plans-séquences où l’on voit se débattre une humanité souffrante: Hospital est un coup au plexus solaire autant qu’une magistrale leçon de cinéma. Il se serait déloyal de comparer Ce cœur qui bat, de Philippe Lesage, à Hospital, mais les choix du cinéaste québécois évoquent tant ceux pris par Wiseman qu’on ne peut s’empêcher de dresser un parallèle entre les deux films. Hormis la couleur de l’image – bien qu’on reste dans le monochrome, milieu hospitalier oblige – et quelques mesures de musique, Lesage suit les traces de Wiseman dans le ton comme dans la rigueur du procédé. Du moins dans la majeure partie de son film…

    Tourné à l’Hôtel-Dieu de Montréal, Ce cœur qui bat s’ouvre sur les accents lancinants du 2e mouvement de la 7e symphonie de Beethoven. On voit, quelque part au parc Jeanne-Mance, des gars et des filles pétants de santé s’épivarder dans l’herbe, à la brunante. On pressent qu’on nous montre l’insouciance, la force et la précarité de la vie... Puis, on entre dans le vif du sujet : une salle d’hôpital où repose une femme, veillée par son fils. S’ensuit une série de séquences où défilent de véritables personnages, entre autres un homme de 67 ans qui a toujours soif parce qu’il « boit de 36 à 48 bières par jour depuis l’âge de 9 ans », et qui dit vouloir arrêter de boire; une verbomotrice infernale qui veut seulement s’assurer qu’elle ne vient pas de faire un ACV mineur; une femme diminuée, fière et suicidaire, divorcée après 28 ans de mariage; un homme hospitalisé pour une surdose de médicaments et qui, au médecin qui lui demande si elle était volontaire, répond, après un temps de réflexion, cette phrase qu’un dialoguiste rêverait d’avoir écrite : « Je n’irais pas jusqu’à dire oui, mais je ne dirais pas non. »

    Bien qu’on entende parler d’arythmie, on comprend assez vite que le cœur évoqué par le titre n’est pas l’organe physique, mais celui, plus métaphorique, qui régit nos vies – les deux étant intimement liés… Ces hommes et ces femmes qu’on voit à l’écran ont, de toute évidence, le cœur brisé, et le cinéaste les filme avec compassion, distance et respect. Ils constituent, sans jeu de mots, le cœur de son film, mais Ce cœur qui bat aurait été plus puissant s’il n’avait pas été ponctué par trois séquences qui tranchent avec le reste : la séquence d’ouverture, quasi-bucolique; une seconde, en milieu de récit, dans laquelle une jeune et jolie patiente est assistée par des médecins « déifiés »; et la séquence finale où la même jeune beauté dit « je t’aime » à son amoureux, le regard plein d’étoiles.

    En encadrant son récit de ces instants quasi-fictionnels et empreints d’un lyrisme forcé, le cinéaste atténue l’impact tout entier de son film, reléguant au second plan les « damnés de la Terre » vers qui il a tourné sa caméra. Envie de légèreté? Besoin d’équilibre dans l’émotion? Témoignage personnel? Difficile à dire, mais ces trois petites séquences déséquilibrent tant le cœur du film qu’elles mettent en péril sa pulsation même et sa raison d’être. Dommage. 

Éric Fourlanty

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