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CLIENT 9: THE RISE AND FALL OF ELIOT SPITZER - critique d'Helen Faradji

2011-02-03

UN HOMME FACE À SON DESTIN

    Des yeux bleus gris, profonds et vifs. Un front large et haut. Un menton volontaire. Un profil taillé à la serpe. Eliot Spitzer a le physique des conquérants, de ceux derrière qui l’herbe ne repousse pas. Tout en lui respire la détermination, la volonté, la pugnacité. Des qualités dont il a aussi démontré la réalité en traînant notamment devant la justice Richard Grasso, ancien président de la Bourse de New York ou en perçant à jour le scandale des fonds mutuels de placement. Un homme seul contre Wall Street. Un chevalier blanc décidé à débarrasser l’Amérique de la corruption, des fraudes, de l’immoralité. Le genre d’homme, en fait, dont la seule présence criait le mot présidentiable. Et son destin a bien failli s’accomplir. Procureur général de New York avant d’en devenir Gouverneur en 2007, Spitzer était en marche vers la gloire dans l’Amérique pré-Obama.

    Mais, puisqu’en politique il y a toujours des mais, Spitzer s’est comme on dit trivialement pris les pieds dans les franges du tapis. Ses relations tarifées avec de jeunes demoiselles d’une classe folle, dont la désormais célèbre Ashley, lui ont coûté son poste et sa carrière. Grandeur et décadence, pulsions, tentation, vengeance : Spitzer l’avoue facilement lui-même, son histoire est somme toute banale. Une de ces fables morales qui ont fait le sel de la mythologie grecque, des tragédies, des drames shakespeariens. 

    Oui, Spitzer l’avoue lui-même. Et c’est d’ailleurs là la grande force de ce Client 9 : The Rise and Fall of Eliot Spitzer, documentaire signé Alex Gibney (Enron : The Smartest Guys in the Room, Taxi to the Dark Side) : l’accès intime et privilégié qu’il nous donne à tous les protagonistes du destin Spitzer. Ses ennemis, républicains ou hommes de Wall Street, ses tentatrices (bien que l’une d’elles ait préféré l’anonymat, son témoignage étant livré par une actrice), les patrons des clubs qu’il aimait fréquenter, ses anciens collaborateurs : tous s’expriment avec honnêteté, jetant leur éclairage parfois partisan, parfois hostile sur cette destinée foncièrement humaine. L’enquête est solide, pertinente, fouillée, remontant le fil de cette vie politique sans prisme puritain ou cynique, tout en dévoilant, avec un plaisir non-feint, les coulisses du monde politico-financier, aussi peu habité par les scrupules que celui de la prostitution.

    Travail de recherche impeccable, posture que l’on sent motivée par la noble quête journalistique de la vérité, commentaire cinglant sur l’univers des riches et des puissants, regard sans compassion sur l’arrivisme et l’ambition : a priori, Client 9 a tout du documentaire que l’on adorerait adorer. Rien d’étonnant d’ailleurs à ce qu’il soit retrouvé sur la liste des 9 prétendants à pouvoir espérer un oscar (finalement, comme Spitzer, il a mordu la poussière). Mais, puisqu’en cinéma il y a aussi toujours des mais, Client 9 souffre malheureusement de ce mot d’ordre lancé (imposé?) par Michael Moore au documentaire américain : il faut divertir. À tout prix. Peu importe que le propos soit court-circuité par l’abondance de trucs et d’astuces, peu importe que le spectateur ne puisse plus respirer, que son œil ne puisse plus vagabonder dans l’image, il ne doit absolument pas s’ennuyer. Effets de montage parfois putassiers, split-screens, infographies, musique tapageuse, zooms, cadrages défiant la gravité, rythme dopé à l’adrénaline, Client 9 ne s’arrête jamais, soulignant tout et son contraire sans échelle de valeurs. Et non content d’épuiser, il finit aussi par perdre ce qui faisait son réel intérêt : son ampleur et sa profondeur. De cette maladie du trop-plein, on aimerait qu’Alex Gibney se débarrasse avant de le voit entamer son prochain projet : un documentaire sur WikiLeaks.

Helen Faradji

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