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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

CRITIQUE SANS FRONTIÈRE

2011-02-03

    Depuis maintenant deux ou trois ans, le sujet revient régulièrement sur le tapis sans que pourtant le schmilblick n’ait réellement avancé : la fonction critique, telle qu’elle existait dans son âge d’or (disons grosso modo jusque dans les années 80), n’existe plus et les rares à persévérer à vouloir la maintenir à niveau ne sont que des dinosaures, entravés par leurs certitudes d’un autre temps. La faute à…? Internet, évidemment, grand méchant loup grâce à qui tout a changé, à cause de qui rien n’est plus pareil. Internet killed the critic stars

    De l’avènement des blogues et de ces espaces à mi-chemin entre le grand partage communautaire et la tyrannie de l’opinion et du conformisme, aux licenciements – nombreux – de grands critiques à l’ancienne, remplacés par des hommes et femmes à tout faire de la culture, capables de troquer une analyse pour 144 caractères (pour ceux que ça intéresse, on signale d’ailleurs l’arrivée sur Twitter de James "je suis Dieu" Cameron et de Roger "pape de la série B' Corman), internet a bel et bien changé le paysage de notre petit univers cinéma. En l’agrandissant, bien sûr (qui, avant internet, lisait régulièrement les critiques du New York Times ou pouvait avoir des nouvelles fraîches de l’industrie du cinéma burkinabé?), mais aussi, paradoxalement, en l’amenuisant (tout étant disponible, de la réflexion la plus profonde au gazouillis le plus imbécile, tout étant au même niveau, comment s’y retrouver, comment rétablir une échelle de valeurs?). Tous ces discours ne sont certes pas nouveaux, mais ils restent néanmoins tous attachés, en creux, à la nécessité, l’absolue nécessité, de voir la critique dite traditionnelle survivre à tous ces chambardements.

    C’est dans The Guardian qu’on trouve pourtant, cette semaine, de quoi nourrir encore davantage la machine. Dans un article au titre provocateur (Is the age of critic over?), le vénérable quotidien britannique a en effet demandé à trois critiques (la critique d’art Miranda Sawyer, la critique littéraire Jessa Crispin et le critique cinéma Philipp French), un professeur (John Naughton) et un romancier (Hari Kunzru) de s’interroger sur le déclin de l’empire critique ou plutôt de réagir à cette affirmation circulant désormais à découvert : « la critique est morte ». Si Sawyer reste quelque peu en deçà en se contentant de noter que twitter, facebook et les autres permettent désormais à une pluralité d’opinions de s’exprimer, détruisant d’une certaine façon l’hégémonie que pouvait avoir le critique avant, Jessa Crispin, rédactrice en chef d’un webzine littéraire, www.bookslut.com, y va de quelques commentaires plus pertinents. Selon elle, c’est plutôt la « vraie » critique qui a migré sur internet puisque la critique officielle, celle des médias traditionnels, s’est laissée déplumer de ses attributs par le règne du dollar-roi pour ne devenir qu’une courroie de transmission de plus des campagnes marketing, pour aider « à vendre des produits » (prenant l’exemple du roman Freedom de Jonathan Franzen et de sa réception dans la presse, elle se fait cinglante : « many of the reviews of Freedom were written in the breathless prose of an artful press release »). Et vlan dans les dents. Débarrassé des contraintes publicitaires qui auraient mené les critiques traditionnels à vampiriser leur propre art, le net aurait donc recueilli tous les empêcheurs de tourner en rond, les pourfendeurs de conventions, les voix dissidentes qui peuvent y exprimer ces idées que l’on ne saurait voir ailleurs. Mieux, ajoute-t-elle, il aurait aussi recueilli les enthousiastes, tout en permettant à des œuvres plus marginales, habituellement ignorées par les médias, d’y trouver un écho ! « Online, though, every niche has its community of producers, critics, and readers, and it's fed by passion and dedication (…) Criticism isn't about units sold, it's about the conversation (…). If the print media isn't having the conversation the reader wants, it's no wonder the listeners have migrated to a place that is ».

    Redéfinissant la notion d’élite culturelle en la replaçant non pas sur le terrain artistique ou esthétique, mais sur celui, historique, des valeurs morales, religieuses et idéologiques qu’elle permet de défendre, Hari Kunzru développe la même pensée. À force de chercher le juste milieu, de vouloir rassembler les foules, de niveler – souvent par le bas – le goût de la masse, la critique traditionnelle a dépossédé la culture de sa valeur artistique. « At worst, critics acting en masse, with one eye on what's popular and one eye on what's good, end up praising work that doesn't upset them. That's why there's so much stuff that looks like art, smells like art, but when you bite into it, it just tastes of cardboard. » Et c’est sur le net que la réelle valeur de la culture peut être discutée, sur le net que le consensus est mis à mort, sur le net que des voix, professionnelles ou non, peuvent s’exprimer dans une liberté nécessaire à l’art.

    Si John Naughton rappelle que de toute façon, l’autorité critique n’a pas attendu internet pour perdre de sa force, minée par un contexte socio-culturel de plus en plus dominé par la trivialité et la vulgarité, reste que ces avis, loin des traditionnels commentaires sur la pauvreté des commentaires émis sur le web, redonnent le goût de se mettre à croire à une utopie : celle d’un espace virtuel libre et enflammé, où la culture vibrerait non pas sous les dogmes de prétentieux pontifiants, mais sous les assauts de penseurs passionnés motivés d’abord et avant tout par la pérennité de leur art d’élection. Parce qu’il ne faut pas trop s’y tromper, si c’était bien avant, de façon générale, c'est toujours mieux demain. 

Bon cinéma 

Helen Faradji    

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Vos réactions (1)

  1. Merci pour ces quelques pistes de réflexion...et l'article du Guardian - Is the age of the critic over? Pertinent et juste On a envie de relire, de revisiter Emmanuel Kant (La Critique de la raison pure) publié en 1781 et Ludwig Josef Johann Wittgenstein (Tractatus logico-philosophicus) -1921. Bien a vous Francis van den Heuvel

    par Francis van den Heuvel, le 2011-02-03 à 09h11.

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