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FAÇON DE MARCHER - par Robert Lévesque

2011-02-10

    À peine décroché des basques de Godard et de Truffaut dont il avait été, et pour l’un et pour l’autre (même après leur rupture), l’assistant, le jeune Claude Miller, à 32 ans, se lança dans l’aventure de réaliser son propre film, écrivant le scénario et dirigeant le tout sans aide. Ce film, La meilleure façon de marcher, un titre que l’on pouvait lire aussi comme le signal de son affranchissement de cinéaste (marcher enfin seul !), transposait dans l’univers des moniteurs d’une colonie de vacances pour ados en Auvergne la thématique, trouble et muette, de l’attirance sexuelle entre un apparent viril oppresseur et un supposé fragile opprimé. Ce premier film était une subtile et totale réussite.  

    De facture sobre et classique, pourtant, ce film étonna, et il m’avait ravi par la subtilité et en même temps par la force du jeu qui se répercutait dans de rares regards échangés entre ces deux jeunes hommes (deux Patrick, Dewaere et Bouchitey), dès lors que la scène primitive de leur affrontement à venir avait eu lieu (l’un, par hasard, un soir, trouva l’autre habillé en femme devant son miroir dans sa chambre) et par l’énorme délicatesse des nuances bâtissant leurs personnages. Tout le reste, tout ce qui se passera autour de ce « duo-duel », la colo, son directeur jovial (Claude Piéplu, superbe et en retenue), les gamins, les jeux, les gags, semblait ressortir d’un film comme les autres du même genre, entre potaches et discipline, entre clans et cantines, mais il y avait plus, quelque chose de poignant qui se passe dans le non-dit du récit et dans la trame humaine qui sous-tend ce manifeste (clair, sans en être un) du droit à la différence.  

    Ce film porte évidemment sur la liberté, plus que sur l’homosexualité. Sur la compréhension, plus que sur la domination. C’est ce qui donnait une allure de miracle d’intelligence à ce film simple et fort, et ce qui créait une grâce, par un doigté que Miller ne retrouvera pas toujours dans ses films ultérieurs, mais qui sera à nouveau à l’œuvre dans son film de 1998, La classe de neige, autre histoire de colo, en hiver celle-ci, et sous-tendue par une angoisse propre au polar que contenait le roman d’Emmanuel Carrère que transposait Miller. Dans La meilleure façon de marcher, sans le ressort du polar, ni celui d’un bon roman adapté, on assiste toutefois à un affrontement extrêmement solide et sans failles entre deux hommes qui seront incapables de se dire qu’ils s’aiment et incapables de tuer l’un chez l’autre ce qui les tue chacun, le sort de vivre, l’angoisse de vivre sans pouvoir sauvegarder sa propre liberté, sans pouvoir saisir sa meilleure façon de marcher…  

    Patrick Bouchitey et Patrick Dewaere tiennent dans ce film, devant la caméra de Bruno Nuytten, leurs meilleurs rôles en carrière à l’écran. Et cet écran s’illumine derechef lorsque Christine Pascal, qui joue la copine du moniteur soi-disant efféminé (Bouchitey), vient à la colo ces dimanches de l’été 1960 et qu’elle ressent confusément, sans se le dire, le combat à gagner qui se trame entre le moniteur tout sportif et le moniteur tout culturel.  

    On ne peut s’empêcher de penser que deux de ces magnifiques comédiens-là, Dewaere et Christine Pascal, qui étaient alors dans leur superbe vingtaine, ont plus tard mis fin à leurs jours. Lui en 1982, elle en 1996. Ils étaient beaux, ils étaient bons, Christine Pascal avait les plus beaux yeux que l’on puisse imaginer (comme ceux peut-être de l’un peu oubliée Juliette Mayniel dans les premiers Chabrol…), et sans doute avaient-ils perdu en chemin leur propre façon de marcher…  

    On verra ce magnifique film de Claude Miller à Télé Québec le dimanche 13 février à 21 heures.    

Robert Lévesque

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