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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

SCANDALES EN SÉRIE

2011-02-10

    Ils voient des scandales partout! Des ridicules, des plus sérieux, des légitimes ou des qui font lever un sourcil plus que perplexe au ciel... Les scandales divers et variés auront en tout cas été à la mode dans notre presse cinéma de la semaine. Alors que le documentaire Khodorkovsky, relatant les frasques de l'oligarque russe du même nom, vient d'être volé dans les locaux du festival de Berlin où il devait être présenté en première mondiale (bizarre, vous avez dit bizarre ?), payons-nous une petite revue d'indignations en tout genre.

    Les oscars approchant à grands pas, c'est évidemment la grande cérémonie d'auto-félicitations qui se retrouve au centre de l'attention. D'abord, avec l'affaire entourant le documentaire Gasland, évoquant avec force didactismes ce qu'impliquerait réellement l'exploitation de gaz de schiste aux États-Unis, un sujet que l'on commence à connaître aussi très bien de ce côté de la frontière. Nommé dans la catégorie meilleur documentaire et cité comme une référence par la plupart des organisations environnementales à travers la planète, le film de Josh Fox ne bénéficie pourtant pas d'une campagne de promotion comme les autres. Quoi que… C'est en réalité l'industrie pétrolière, représentée par le groupe de pression Energy in Depth (!) qui est venue elle-même, comme une grande, participer au débat en affirmant que le méchant documentaire ne faisait que propager de fausses informations et que l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences ferait bien de se méfier avant de récompenser un tel tissu de mensonges et dormirait bien plus tranquille si elle décidait de le retirer simplement de la course. Goliath pris en flagrant délit d'intimidation. Mais gageons que si, piqués par une mouche bien audacieuse, les votants finissaient par consacrer le documentariste honni, la jolie musique d'ascenseur viendra cacher ce discours que l'on ne saurait entendre.

    Restons du côté des oscars, mais cette fois en compagnie des frères-citernes Weinstein, jadis bienfaiteurs autant qu'étrangleurs de toute l'industrie du cinéma indépendant américain, il faut le faire (pour en savoir plus sur leurs basses manœuvres, on ne saurait trop conseiller la lecture du délicieux Down and Dirty Pictures: Miramax, Sundance and the Rise of Independent Film de Peter Biskind). Leur protégé, cette année, s'appelle The King's Speech, déjà fort de 12 nominations. Un drame royal, certes conventionnel, mais qui aura au moins réussi le tour de force de venir s'imposer devant les énormes canons d'Inception et de The Social Network. Comment ? Grâce à la force de frappe des Weinstein qui l'ont pris sous leur aile, déterminés à redevenir les rois du monde (depuis la vente de leur chère compagnie Miramax à Disney, les frangins ont, pour l'instant, eu du mal à réimposer la patte de leur nouvelle entité Weinstein Co). Mais comme on ne change pas une équipe qui gagne, Harvey, frère le plus imposant et surnommé par, on l'imagine, des amis, Harvey Scissorhands, a eu la formidable idée de soumettre The King's Speech à quelques coupes (on lira toute l'histoire ici). C'est que, comprenons-le, le film de Tom Hooper contient quelques vulgarités et autres mots bien offensants pour les chastes oreilles américaines (pour surmonter son bégaiement, le roi brise sa carapace et se lance dans un torrent d'insultes assez croquignolettes) et a donc hérité d'un classement R au beau pays du puritanisme. Sans ces vilénies, pense Harvey, le petit poulain pourra s'ébrouer partout où il voudra, sans cette méchante lettre lui empêchant l'accès au cœur de millions d'Américains (et empêchant d'engranger quelques autres millions de dollars, mais c'est une autre histoire). Mais qu'en voilà une bonne idée.

    Puisque c'est leur semaine, on apprenait également mardi qu'un des autres protégés des Weinstein venait de retourner sa veste. Michael Moore vient en effet de déposer une poursuite contre les deux hommes affirmant que les profits engrangés par son Fahrenheit 9/11 auraient été partagés de façon inéquitable. L'affaire, relatée par le LA Times commence par ce chiffre mirobolant : lors de son exploitation aux États-Unis, le film palmé et oscarisé aurait rapporté pas moins de 119 millions de dollars (222 à travers le monde)! Selon Moore, les Weinstein auraient enchaîné tours de passe-passe et autres astuces financières pour éviter de lui redonner sa part pleine et entière. La poursuite s'élève à 2.7 millions et ne serait que la conséquence logique d'un conflit larvé dans lequel Moore, sa casquette et les Weinstein baigneraient depuis maintenant plusieurs mois. Ceci expliquant peut-être pourquoi le nom des deux frères est absent du générique du dernier documentaire de Moore, Capitalism : A Love Story. Ceci laissant aussi rêver que Moore vient peut-être là de trouver son prochain sujet de documentaire...

    Dernier petit accroc dans le tissu plein de paillettes de la ronflante cérémonie, cet article du Guardian où l'on nous ressort le traditionnel marronnier de février. Après la sortie de Catherine Hardwicke contre le sexisme dominant encore et toujours à Hollywood (on l'aurait empêché de réaliser The Fighter parce qu'elle est… une fille !), l'Académie est encore une fois accusée de perpétuer le stéréotype selon lequel un lauréat américain ne peut être qu'homme et blanc. Matt Ford sur son blogue, dans une diatribe qui dans d'autres circonstances lui ferait à coup sûr remporter la partie « talent » de l'élection de Miss Univers, l'affirme en effet sans sourciller : il n'y a pas cette année de nominations attribuées à un Africain américain. Ou en tout cas, aucune d'importance. D'ailleurs, poursuit-il, le problème ne vient pas tant des oscars que de l'industrie elle-même qui refuse d'accorder aux Noirs des rôles d'importance non reliés à leur couleur de peau (sur 12 nominations afro-américaines, depuis 1990, 9, dit-il, étaient reliées à des biopics d'hommes ou femmes noirs). Certes. Reste que soulever ce problème une fois par année, sans l'étendre aux autres minorités, asiatiques, latinos, slaves ou que sais-je encore, ne fera certainement pas avancer le schmilblick… 

    Faudra-t-il alors se tourner vers les Jutra pour ranger les crocs? Hier étaient en effet annoncés les noms des heureux prétendants. Évidemment, on pourra toujours dire ceci ou encore cela, mais voir Curling de Denis Côté et Les signes Vitaux de Sophie Deraspe, dignes représentants d'un cinéma d'habitude royalement ignoré par les Jutra, se faufiler dans la catégorie meilleur film met du baume au coeur. Qui l'eut cru!

Bon cinéma 

Helen Faradji
 
 

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