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VIE DE SEIN - par Robert Lévesque

2011-02-17

    À la Berlinale en 1997, Milos Forman avait gagné l’Ours d’or avec cette vie de sein…, son hagiographie du fondateur du magazine américain Hustler, pompeusement intitulée The People vs Larry Flynt. On a les Citizen qu’on peut, évidemment, et il serait gênant pour l’ex-Tchèque américanisé que l’on compare son portrait d’un maverick de l’industrie de la publication cochonne avec celui qu’Orson Welles consacra, sous le nom de Kane, à William Randolph Hearst. Le film de Forman est signé par un faiseur, de talent, et celui de Welles l’était par un créateur, de génie.  

    Milos Forman n’aurait pas de génie ? Non, madame. Non, monsieur. Le jeune homme en avait eu, certes, un magnifique génie de la liberté, du temps qu’il vivait à plein sa jeunesse dans l’engoncement politique de son pays d’Europe centrale sous le communisme soviétique et que son regard (sa caméra, ses scénarios écrits avec Ivan Passer, sa vision du monde) annonçait un printemps qui allait chanter et déchanter, quand il filmait Les amours d’une blonde (1965) et qu’il était un maître de la finesse, quand il avait L’as de pique (1963) dans son jeu et que ses personnages (petite travailleuse dans la chaussure pour enfants, surveillant de self-service) étaient si doucement attachants, si fortement vrais. Mais, contrairement à Vaclav Havel, qui fit de la résistance et devint président, Forman quitta son pays pour toujours. En 1968, lors de l’écrasement du Printemps de Prague par les chars de Brejnev, il était déjà à Paris en train de se négocier un contrat américain… 

    Il ne revint pas à ses blondes amours tchécoslovaques et s’exila aux États-Unis pour y tourner d’abord une satire de la middle class (Taking Off en 1971) qui tombait de nulle part et qui tombait bien mal, un navet quoi... Mais Forman se releva vite et signa des films qui allaient être de très grands succès commerciaux (Vol au-dessus d’un nid de coucou en 1975), mais aussi des merdes chics comme Amadeus et Valmont en 1984 et 1989. Merdes chics, oui, car le cinéma de Forman, dorénavant américain, était d’une très grande maîtrise technique et cinématographique, mais n’avait plus rien à voir avec l’inspiration de ses débuts qui aurait pu faire de lui un très grand maître à l’égal des Bergman, Fellini et cie… Mais avait-il ce génie que je lui prête à rebours ?   

    Devant un film américain signé Forman, même devant ce cinéma papier glacé de Larry Flynt, on a toujours l’impression d’être devant du matériel de maître, mais sans le maître. La main, oui, mais pas la tête. On se lasse donc de ses dons sans ton, de son savoir-faire sans caractère. On sent, certes, une grande autorité de tournage, et même avec une matière aussi insipide que celle de Hair (1979) son doigté fonctionne, et je me dis que cela doit être du bien grand talent, mais un grand cinéaste doit avoir plus que du talent ; c’est ainsi que je vois les choses, et c’est ainsi que mes cinéastes préférés sont Murnau, Ozu, Cassavetes, Dumont, Rohmer, Syberberg, Bresson, Duras, Perrault et Denis Côté…   

    Alors, pour voir comment un doué est devenu un roué, visionnez ce Larry Flint de mes deux (seins, fesses) sur ARTV le 23 février à 21 heures. Il lui est arrivé ce qui est arrivé à Lelouch et à Denys Arcand, il a tourné le dos à ses premiers, à ses vrais films, à ses amours, et il est devenu un inébranlable cinéaste de box-office.  

Robert Lévesque

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