Format maximum

Plateau-télé

L’AIR DU LARGE - par Robert Lévesque

2011-02-23

    Porté par un échevelé espoir d’indépendance (« le Québec aux Québécois ») et mené par un rêveur désir d’occupation de l’espace continental nord-américain (à nous l’Amérique de Kerouac et de Dylan), le second long métrage de Jean-Guy Noël réussissait à merveille un grand écart paradoxal et généreux : faire ici l’indépendance (un pays de la belle province) et revendiquer là, à fond, une américanité territoriale. C’est l’impression qui me reste, et me revient, quand je pense à ce film de 1975, Ti-cul Tougas, un film un peu oublié (qui avait pourtant obtenu le prix de la critique) m’ayant laissé le souvenir d’un film jeune et fou, et que l’on verra sur ARTV le 26 février à une heure du matin…
 
    Est-ce l’embellie nostalgique liée à tout souvenir d’un moment agréable ? Ce film, je ne l’ai pas revu depuis sa sortie (il n’est pas en DVD), mais de ce Ti-cul Tougas d’il y a 35 ans je n’ai jamais oublié le charme relâché. Autre impression qui me revient : ce film, conçu en marge de l’industrie du cinéma, par un cinéaste de trente ans, respirait en grand la liberté…, une liberté grande, comme l’Adieu Philippine de Jacques Rozier (tourné en 1962), la perspective du service militaire à se taper en Algérie en moins…
 
    Est-ce parce que ces deux films de la même vague libertaire, le Rozier et le Noël, se déroulent dans une île (la Corse pour le film français et les Iles-de-la-Madeleine pour le film québécois) que je les relie dans mon souvenir ? Peut-être. L’île comme métaphore de liberté, c’est assez puissant de sens et de contre-sens car l’île, sise au large, a ses limites, son pourtour, ses rivages. On y tourne, dans les deux sens, cinématographiquement et politiquement. Comme un road movie en circuit fermé. Il faudrait briser le cercle. On désire en sortir, ou au contraire s’y terrer pour échapper à un enrôlement chez Rozier ; on espère vivre pleinement sa liberté en la quittant pour gagner le continent et fuir vers la Californie (alors mythique) chez Jean-Guy Noël. Ses personnages, hippies provinciaux, rêvaient de faire de la route et de la route pour, laissant tout derrière eux, suivre la veine du continent jusqu’à l’eldorado d’un pouvoir fleuri
 
    De l’esprit libertaire, qui, en soi, était le souffle même de la vie jeune dans ces années-là, le héros de Noël (Rémi Tougas, 20 ans, Montréalais, leader d’un groupe de musiciens de fortune) poussait loin le bouchon car (imagine-t-on ça aujourd’hui ? Ce serait un crime !) il détournait la subvention de $5,000 octroyée à son groupe de musique pour pouvoir prendre la route avec trois copains vers San Francisco, l’insouciance comme conductrice, la poésie comme énergie. C’était aux Iles-de-la-Madeleine que Ti-cul Tougas était arrivé, venant de la côte nord, cassant une tournée, et mon souvenir du scénario devient un peu flou, mais ce dont je me rappelle, outre le climat, le ton, et la désinvolture (demeurée une rareté dans le cinéma québécois), c’est que le rêve demeurait le rêve (aujourd’hui, les deux référendums passés, perdus, on peut en tirer la métaphore de l’échec prévisible de l’indépendance du Québec) et que, même avec une « minoune » et tout son désir, le quatuor, finalement, n’allait nulle part…
 
    J’ai hâte de revoir ce film, dont les quatre principaux rôles étaient tenus par Claude Maher (le ti-cul en question), Gilbert Sicotte et Suzanne Garceau (à peine sortis de l’aventure théâtrale du Grand cirque ordinaire), et Micheline Lanctôt qui venait tout juste de vivre à l’écran La vraie nature de Bernadette. Dans les rôles secondaires et prégnants, circulaient les regrettés Guy L’Écuyer, Jean-Louis Millette, et le chansonnier des Iles Georges Langford. Le vent était bon, dans ce film, il me semble ! Il arrive que le cinéma respire l’air du large, et c’est dommage que Jean-Guy Noël (né en 1945) ait connu par la suite deux échecs (au box-office), Contrecoeur en 1980 et Tinamer en 1987, et qu’il ait abandonné la partie cinéma. Il est passé depuis à la littérature, mais je n’ai lu ni ses nouvelles ni ses romans.
 
 Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.