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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DIS MAMAN, À QUOI ÇA SERT UN CRITIQUE?

2011-02-23

    Tout a commencé innocemment, un 14 février, un jour où l’on n’aurait dû entendre que cui-cui et roucoulements ravis, lorsque Manohla Dargis et A. O. Scott, critiques éminents et respectés du New York Times, ont publié ce mini-billet sur le site de leur journal pour annoncer la création d’un nouvel espace virtuel : Ask the critics. Ledit espace sera inauguré ce 27 février, à l’occasion des oscars, et sera occupé chaque mois par une question, relative au cinéma, à la critique ou à n’importe quelle autre interrogation existentielle, posée directement (poliment, s’il vous plait, nous précise-t-on) par les lecteurs aux critiques. En soi, rien de très nouveau sous le soleil, donc, la formule des blogues tenus par des critiques ayant depuis maintenant quelques années aboli cette frontière du papier qui n’autorisait qu’exceptionnellement les interactions critiques/lecteurs.

    Les poils sur les bras se sont pourtant immédiatement levés. "Scandale, pendez-les par les pieds, quelle honte", la toile retentit encore des cris d’orfraie poussés notamment par Anne Thompson, bloggeuse pour le site IndieWire. Aux yeux de la chevalière des causes perdues, l’initiative du NY Times est en effet bien loin de créer une nouvelle passerelle entre les critiques et les lecteurs. Bien au contraire, en obéissant à des règles strictes (une question une fois par mois, une temporisation constante des commentaires, une absence de réponses des critiques aux commentaires laissés après leurs critiques), ce gadget ne fait qu’entériner encore davantage l’impression de critiques assis bien loin dans leurs tours d’ivoire face à des lecteurs-cinéphiles mettant les mains dans le cambouis en faisant face, tous arguments dehors, au feu du débat. Si elle ne les énonce jamais frontalement, et malgré une magnanimité pour Kenneth Turan, critique au LA Times et ce bon vieux Roger Ebert qui, eux, assurent un réel flux de communication avec leurs lecteurs, les mots "lâcheté, moumounes, arrogance" sont très clairement sous-entendus.

    Au-delà des réactions de vierges outragées, Anne Thompson a aussi ce mot symptomatique d’une certaine confusion autour du métier critique : «cette situation fait oublier la nouvelle donne médiatique qui place les critiques sur un pied d’égalité avec les lecteurs ». Certes, Internet a eu ceci de louable qu’il a forcé les critiques à entendre et lire ceux qui les lisaient. Mais cette interaction ne signifie certainement pas que le critique soit au-dessus, en dessous ou même à égalité avec le lecteur. Sa conséquence est par contre bien plus intéressante : par la multitude d’opinions qu’elle lui oppose, elle force le critique à préciser ses idées, à affiner ses arguments, à développer sa pensée, en un mot comme en cent à mieux faire son métier. Et du même coup à mieux servir le cinéma.

    En synthétisant, on peut s’amuser à dénicher trois grandes fonctions du critique : celle, historique, de légitimer le cinéma comme art, celle, amoureuse, de transmettre sa propre passion et celle, utilitaire et militante, d’accompagner les œuvres en les éclairant et en ouvrant de nouveaux horizons. Bazin le grand le disait il y a bien longtemps : « la critique est la conscience du cinéma et le cinéma lui doit d’avoir conscience de lui-même». Qu’un espace s’ouvre où créer le dialogue entre amoureux du cinéma, où échanger afin de faire avancer la réflexion autour de cet art essentiel n’est pas, ne peut pas, dans cette perspective, nuire au cinéma. Car le critique ne saurait pratiquer son métier légitimement dans cette fameuse tour d’ivoire. Il a besoin de la voix des lecteurs, autant que ces derniers ont besoin de la sienne, pour tout simplement faire vibrer le cinéma, le rendre vivant, le rendre indispensable. Et c’est en réaffirmant sans cesse l’importance de faire vivre le discours autour du cinéma qu’on lui rendra service, c’est en martelant que l’échange est au cœur de ce qui fait avancer une pensée qu’on prendra réellement au sérieux cet art, qui, ne nous le cachons pas, en a tout de même bien besoin.  

Bon cinéma et bons oscars

Helen Faradji  

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