Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE PLUS PETIT DÉNOMINATEUR COMMUN

2011-03-03

    « La pire cérémonie des Oscars de l’histoire ». « Où sont Steve Martin? Jon Stewart? Ricky Gervais? ». « Tout s’est passé comme si les producteurs voulaient tellement compenser pour le fait que le grand gagnant de l’année n’allait intéresser que les plus de 50 ans qu’ils ont décidé de confier l’animation à deux enfants ». « Franco avait l’air de ce joueur de lacrosse dont on voudrait qu’il passe moins de temps avec notre fille ». « Il n’y a jamais eu de chimie entre M. Cooler-than-You et Mlle Eager to Please (…). C’était comme assembler James Dean et Debbie Reynolds ». « Dead. In. The. Water. ». La liste est longue de ces réactions mi-outrées, mi-horrifiées au bingo paroissial très bien déguisé qui nous servit de 83e cérémonie des oscars dimanche soir. Entre un Kirk Douglas momifié, une Céline plus soporifique que jamais, une réanimation navrante de Bob Hope, des remerciements compassés, l’absence de Rohmer dans l’hommage aux disparus, une animation édentée et notre envie chauvine de voir Denis Villeneuve repartir avec une statuette déçue, rien, rien, rien n’allait (sauf évidemment cette introduction en forme de montage particulièrement bien fait où nos deux animateurs se croisaient dans les films de l’année). Jusqu’au film gagnant, The King’s Speech, à l’exacte image de cette cérémonie : ennuyeux, conventionnel, sans saveur (une note en passant, que Tom Hooper, au demeurant fort sympathique, ait pu gagner l’oscar de la meilleure réalisation pour ce film à la mise en scène grisâtre et purement fonctionnelle reste un mystère aussi insondable que l’allure très Abraham Lincolnesque de Christian Bale).

    Que les Oscars aient été ennuyeux, il n’y a rien là de bien étonnant. Reste pourtant que cette cérémonie l’a été pour une raison bien particulière, celle d’avoir fait appel au plus petit dénominateur commun : la famille. Pas seulement la grande du cinéma dont on sait qu’elle n’a rien de bien vrai, mais la vraie, celle du sang, celle qui sent bon le pot-pourri et le gigot du dimanche soir. Reines de cette attention familiale, les mômans. De l’interminable Red Carpet où l’on nous a présenté l’un des segments les plus ridicules de l’histoire – les « mominees » où les génitrices des heureux élus venaient s’épancher sur leur fierté de voir leurs rejetons montés si haut – aux mères et grand-mères d’Hathaway et Franco utilisées dans des sketchs ayant fait retomber le soufflé sur le plancher des vaches en passant par les remerciements de Tom Hooper (c’est sa chère maman qui lui a inspiré l’idée d’adapter son film d’une pièce de théâtre qu’elle avait vue) et de Natalie Portman (en remerciant son compagnon dont elle est enceinte, elle a osé ce mot d’une kitscherie renversante « merci de m’avoir donné mon plus beau rôle à ce jour »), c’était la fête des Mères avant l’heure. Plus conventionnel, on ne fait pas. Plus universel, non plus.

    On se rappellera pourtant que ces Oscars étaient censés avoir été pensés pour ramener dans leur giron un auditoire plus jeune, plus branché (d’où la présence d’Hathaway et Franco). Or, cet appel au plus petit dénominateur commun leur a justement fait rater le coche. Car la génération Internet n’est pas celle du grand rassemblement utopiste. Bien au contraire. Internet, bien loin d’être une communauté géante et virtuelle, est surtout un lieu de niches, de mini-communautés, de réunions d’intérêts spécialisés. Des amateurs de films ouzbeks de 1931 aux spécialistes de la danse en ligne unijambiste, chacun peut y trouver son compte, chacun peut s’y créer une nouvelle petite famille. En essayant de nier cet état de fait, en refusant toute audace, tout particularisme, toute prise de risque pour tenter d’englober le plus de monde de possible dans son propos, la cérémonie des Oscars a surtout fait preuve d’aveuglement. En couronnant The King’s Speech, film familial au possible (malgré ce que peut bien en penser Harvey Weinstein), en allant jusqu’à inclure ce plus petit dénominateur commun dans le choix final plutôt que d’admettre la très nette supériorité de The Social Network, justement au fait de l’état d’esprit qu’Internet a pu engendrer, les Oscars auront certes été cohérents. Mais ils sont surtout passés à côté d’une occasion en or d’enfin réconcilier le cinéma avec ses spectateurs les plus jeunes. Une nouvelle fois.

Bon cinéma 

Helen Faradji 

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (2)

  1. Les Oscars, cette année n'étaient peut-être pas les meilleurs du siècle, mais méritent plus que ÇA. Une opinion prise pour une vérité ou une constatation ignorante? Je ne sais pas. J'ai 18 ans et j'écoute la cérémonie depuis que j'en est environ 15. Comme la plupart de mes amis, d'ailleurs. Ainsi affirmer que les oscars n'attirent que les grands-mères devant leur téléviseur est totalement faux. Les jeunes s'y intéressent! The King's Speech, ennuyeux, conventionnel, sans saveur ? Non, film magnifique, vibrant et méritant de son prix! The Social Network disposait aussi de grandes qualités, mais ainsi en a décidé l'Académie et que cela n'accommode pas tout le monde est normal. Souvenez-vous de l'année dernière. Quelle surprise nous avons eue en voyant James Cameron perdre devant Kathryn Bigelow! Et qu'elle est le problème de remercier sa mère, même si cela représente un cliché? Il n'y en a aucun. Enfin, les opinions divergerons toujours, car il est impossible qu'un film plaise à tout le monde. Toutefois, lorsqu'on s'ouvre les yeux, on peut constater les grandes qualités d'un film comme The King's speech.

    par Marjorie, le 2011-03-05 à 13h21.
  2. Je dois avouer qu'il m'apparaît plutôt cynique de vous voir porter un jugement de valeur vis-à-vis une artisan qui remercie Maman... Mièvre, mais sincère.

    par Hlynur, le 2011-03-06 à 22h01.

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.