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MADO - critique de Juliette Ruer

2011-03-03

    En 1976, Claude Sautet signe des films depuis une quinzaine d’années. Classe tous risques, l’Arme à gauche, Les choses de la vie, Max et les ferrailleurs, César et Rosalie et Vincent, François, Paul… et les autres : Sautet est dans sa période faste, il a une moyenne d’un grand film aux deux ans. Arrive Mado. Dans un retour sur le film avec Michel Boujut dans le supplément du DVD, on apprend que Mado est le film chéri de Sautet. On sait qu’il a beaucoup travaillé dessus, le remontant et le coupant sans cesse. Mado n’est pas sans défauts, il n’a pas la perfection huilée des précédents, mais on comprend l’attachement de l’auteur à ce film. C’est du charme pur, de l’intelligence vivante au service de l’art. Du grand Sautet.

    En 1976, Giscard est président et Raymond Barre entend lutter contre la hausse du chômage. Dans ce film, chose rarissime, on entend le mot « crise », une fois seulement. Mais cela suffit; tout dans Mado respire l’air de son temps. Trois générations vont s’entrelacer : les plus jeunes, qui sont au chômage, font des petits boulots ou rêvent d’un retour à la terre. Avec un Jacques Dutronc peu bavard, une jeune Nathalie Baye et la blonde Ottavia Piccolo (Mado), qui bosse à l’usine à mi-temps et qui se prostitue l’autre moitié du temps. Dans la tranche 40-50 ans, Michel Piccoli – qui joue ici son dernier film avec Sautet — est un promoteur immobilier; grand bourgeois libéral et honnête, homme droit et arrivé (comme beaucoup de personnages chez Sautet) qui, par dégout et défi, va s’attaquer à la fripouille environnante (Julien Guiomar fait dans le visqueux parfait), et va y perdre sa fortune. Il est aussi amant/amoureux de Mado. Charles Denner, Bernard Fresson, Romy Schneider (dans quelques minutes d’une rare intensité) et Denise Filliatrault (en Lucienne, tenancière de bistrot, plus franchouillarde que nature !) sont les satellites de cette génération. Et enfin, il y a les plus vieux, le père du promoteur immobilier, et quelques autres, qui sont les jouisseurs, outsiders béats : ils ont profité et se foutent des générations futures.

    La jeune Mado est un phare, l’aimant des amants, mais elle gravite tout de même autour de Piccoli, personnification de Claude Sautet. Comme lui, il est ce bourgeois arrivé, sûr de lui et ouvert, qui aime les femmes, mais qui reconnait ne pas savoir aimer. Son cheminement complexe – il se déleste, mais aime mieux, il est honnête, mais utilise des moyens tordus — est une des plus fines évolutions de personnage au cinéma. Comme le dit très justement l’acteur, interviewé en 2001 pour ce film : « mon personnage, comme les tous les personnages de Sautet, est fort. Mais il se vide ».

    Surprenante aussi la construction, où l’on suit tous les arcanes d’une affaire immobilière jusque dans ses moindres transactions, mais à la façon d’un polar. En sourdine et en non-dits, avec toute la puissance d’action possible sur le reste de l’histoire, les soucis amoureux agissent en second plan, et appuient sur les leviers du récit avec intelligence.

    Arrivé aux trois quarts du film, on s’éternise dans… une pause. Comment l’appeler autrement !? Tous les personnages se retrouvent coincés dans un chantier plein de boue, sous la pluie, toute une nuit. C’est tragi-comique. La séquence est longue pour ce film réaliste, mais le procédé agit comme dans Le Songe d’une nuit d’été : la nuit devient un moment hors temps, où les esprits s’échauffent puis s’apaisent, et où, au petit matin, on découvre les éléments qui vont se placer pour la grande finale de l’histoire.

    Mado, enfin, comme tous les Sautet, c’est le charme infini de la précision au cinéma. Ici, les personnages sont littéralement coincés dans le cadre, filmés serrés au dessus de la ceinture, scrutés derrière des portes vitrées que l’on doit sans cesse ouvrir et fermer, dans des petites pièces, derrière des bureaux, dans des couloirs exigus; ils sont à plusieurs dans chaque voiture et toujours entassés au bistrot. Cependant, dans cet étouffement visuel, l’humanité grouille, les gestes sont larges, les mains parlent, les yeux aussi, les silences existent et les dialogues ne sont pas des discours, mais des conversations courtes entre deux ou trois personnages. Dans ces contraintes, Claude Sautet, cinéaste de sa génération que l’on a gardé loin des débats de la Nouvelle Vague, orchestre encore une fois un ballet humain étonnant de véracité. Universel.

Juliette Ruer

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