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LE BLUES DE LA NÉCROPOLE - par Robert Lévesque 

2011-03-10

    Michel Louvain est phénoménal, et d’une suavité totale ; ce crooner de province, cet homosexuel réservé, toujours tiré à quatre épingles, ni mesquin ni narcissique, ce gendre idéal s’il avait convolé, ce gay caché et jovial, aura séduit à l’os une génération de jeunes filles pré-révolution tranquille devenue en cinquante ans une progéniture de milliers de « madames », vieilles filles dés-endurcies, épouses au long cours, divorcées ou veuves, tricoteuses, nostalgiques de leur jeunesse envolée ou vieilles enragées de la vie, parfumées, dévouées, inquiètes, toutes maniaques du beau linge bien repassé et championnes des agencements de couleurs, le cœur pastel et l’âme en bleu.  

    Le cinéaste Claude Demers a osé faire un documentaire (à la fois anecdotique et saisissant) du cas Louvain, du sujet Louvain, ou plutôt du sujet hyper délicat (en un sens effrayant) des vieilles admiratrices de Louvain. Son film étonnant, brave, sans complaisance, ne se contente nullement de brosser le portrait d’une carrière de chanteur populaire et plonge plutôt dans ce maelstrom intime et indécent d’émotivité, de candeur, de rêves à quatre sous, de romantisme de pacotille, de souvenirs, de vieux autographes chéris, d’épouvantable innocence et de véritable frénésie doucement hystérique d’un groupe de femmes nées dans un monde d’hommes timorés et taiseux et pour qui ce Michel Louvain si beau aura été le messie de leurs lubies d’amours imaginaires… Demers signe avec cette matière humaine un film en respect, en dignité. Voilà une preuve de plus, si besoin en était, que le documentaire constitue le meilleur du cinéma québécois.  

    On peut lire ce film (c’est sa richesse) de plusieurs façons, il sera touchant, ridicule, troublant, analytique, superficiel, cynique, typique, vulgaire, comique, et c’est sans doute en suivant mon penchant que je le trouve, moi, pathétique, pour ne pas dire tragique. Voilà une « assemblée des femmes » qui, contrairement à celle d’Aristophane, n’a plus aucune velléité de combattre, de se donner face aux hommes un pouvoir collectif, mais une assemblée (un triste chœur, réuni par le cinéaste) qui a tout abdiqué fors la vieille illusion romantique de leur jeunesse, usée à la corde, déchirée en lambeaux, qui se résume en vieilles « lignes apprises » comme « Buenas noches mi amor, avec toi mon cœur bavarde », « Un amour comme le nôtre, il n’y en a pas deux » et « À cause d’un regard, maintenant rien ne nous sépare »…  

    Elles sont toutes seules ces femmes, ces anciennes groupies des années yéyé, même si leurs maris sont silencieux, assis à côté, et certaines d’entre elles vont jusqu’à confondre leur « admiration amoureuse de Michel » en épilogue de leur propre vie, en marche funéraire. Oui, funéraire ! C’est pathétique, vous dis-je, lorsque se confie à la caméra celle qui dit vouloir mourir avant son mari pour ne pas poursuivre seule cet amour impossible avec « Michel », celle qui nous dit qu’à sa mort elle va léguer à son fils la photo de Michel Louvain accrochée en face de son lit et sur laquelle son petit garçon est dans les bras du chanteur, celle qui dit qu’elle va, dans le tiroir de sa tombe, déposer, avec celles de son mari et de ses enfants, « la photo de Michel », et enfin celle qui, en chantant du Michel, tricote le plus longtemps possible parce que « en-haut », pense-t-elle, ils sont tous nus et n’auront pas besoin de petites laines…  

    Les dames en bleu sont devenues au fil du temps (de 1957 à aujourd’hui) les mantes religieuses qui auront dévoré tout ce qu’il y avait à manger sur la belle pièce d’homme de ce garçon de Thetford Mines…, qui a aujourd’hui 74 ans et qui chante, c’est le titre de son dernier tube, Je n’ai pas changé…  

    Sur ARTV le 19 mars à 21h30, vous verrez, épanoui comme une vieille rose qui s’entête, qui persiste et saigne, le vieil elfe, le bon troll de la chanson pour dames…

Robert Lévesque

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