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EVEN THE RAIN - critique d'Apolline Caron-Ottavi

2011-03-10

CHEMINS DE CROIX 

    Even the Rain, cinquième film de la cinéaste espagnole Iciar Bollain, est un film engagé à la façon de Ken Loach, et écrit d’ailleurs par le scénariste attitré de celui-ci. Le film a ouvert le 3e festival de l’environnement : à juste titre, puisqu’il s’inspire de conflits qui eurent lieu en Bolivie en l’an 2000 autour de l’eau, sujet d’une grande acuité humanitaire. La réalisatrice s’y essaie à la figure du film dans le film, en suivant le séjour d’une équipe venue tourner à Cochabamba, en Bolivie donc, une grande production sur l’arrivée de Colomb et de ses conquistadors dans les Caraïbes. Le producteur (Luis Tosar) n’est pas à cette imprécision près : quechuas ou autres peuplades, « tous les mêmes », rétorque-t-il au réalisateur (Gael Garcia Bernal), la seule chose qui compte, c’est d’économiser de l’argent. Ce genre de dialogues lourdement démonstratifs installent dès le début d’Even the Rain le paradoxe sur lequel il repose : l’opposition entre le discours humaniste du film à tourner (dont les héros sont les premiers prêtres qui condamnèrent le massacre des autochtones), et la situation morale à laquelle est confrontée l’équipe elle-même, venue exploiter la misère des Boliviens, figurants bon marché, négocier avec des autorités douteuses, etc.

    Néanmoins, ce thème d’un néocolonialisme refoulé derrière un voile de bonnes intentions est audacieux et étonnant. Car le risque d’une telle mise en abyme, c’est évidemment qu’elle incite le spectateur à se poser au sujet du film les mêmes questions que celui-ci amène : ne s’agit-il pas d’une production consensuelle, cédant à l’exotisme et aux constats évidents ? La réalisatrice met ainsi son propre film en question, et parvient à établir le discours sur plusieurs niveaux, l’éloignant de la caricature que les premières scènes pouvaient faire craindre. Au contraire, le film multiplie les points de vue, et dessine subtilement la complexité de la situation, en alternant avec fluidité les images du film que nous voyons (les scènes avec l’équipe de cinéma) et celles, plus léchées, de la reconstitution historique tournée par les protagonistes. La cinéaste a eu la belle intuition de montrer des séquences brutes de ce film hypothétique, comme s’il nous était projeté, et non pas seulement son tournage, au sein de la fiction.

    Mais l’harmonie de ces deux histoires parallèles (les défenseurs des droits de l’homme, du XVe et du XXIe siècle) est bientôt rompue par une troisième, l’histoire réelle du peuple bolivien. Alors, les rôles changent. La camérawoman censée faire le making of du tournage en question se détourne de son projet initial pour saisir quelques plans documentaires de la révolte qui monte chez les habitants contre la privatisation de l’eau ; mais elle se fait bien vite rabrouer par le producteur, pour finalement rejoindre les autres devant le journal télévisé. La question est posée, ironiquement : peut-être se trompent-ils tous de film ? En effet, le meneur des manifestations se trouve être Daniel (Juan Carlos Aduviri), le quechua choisi par le réalisateur comme acteur principal pour jouer Hatuey, le chef indigène qui lui-même se dressa contre Colomb : ils mystifient le Hatuey de la Conquista, mais sont incapables de soutenir le Daniel de la mondialisation.

    Les points de rencontre entre ces différents « films », entre les velléités du tournage et la réalité des Quechuas, offrent à Even the Rain ses moments les plus forts. Lorsque l’interprète de Colomb (le seul personnage cynique, dont on aurait aimé qu’il prenne plus d’importance dans le film) se met à improviser au cours d’un repas la scène du premier contact avec les indigènes, le regard des serveurs boliviens qu’il prend pour cobayes témoigne bien de cette frontière incertaine entre la fiction et la réalité. Iciar Bollain montre jusqu’au bout la dissociation entre l’équipe et l’image qu’elle se donnait, celle de missionnaires de la solidarité. Loin des martyrs chrétiens qu’ils prétendent réincarner, tous finissent par fuir. Le réalisateur surtout – antagoniste au Herzog de Fitzcarraldo qu’il aurait pu évoquer – s’efface complètement derrière son ambivalence et sa lâcheté. Malheureusement, cette fuite en avant est contrebalancée, en montage parallèle, par le parcours édifiant du producteur Costa, parti faire le sauveteur au centre des affrontements. Rédemption facile du plus méchant des « blancs », et blanchiment de l’argent coupable, qui sert à convaincre l’armée de laisser passer un convoi d’enfants vers l’hôpital : le jeu contenu de Luis Tosar sauve de justesse ce tournant mélodramatique du ridicule. Il en demeure pourtant un sentiment de frustration : Even the Rain est un film maîtrisé, au dispositif intelligent, à l’engagement sincère. Mais on aurait aimé qu’Iciar Bollain ne se laisse pas prendre au piège qu’elle dénonce, et plutôt que de céder au spectaculaire et au pathétique des événements, continue d’explorer en profondeur les contradictions occidentales qu’elle esquisse pourtant avec finesse.

Apolline Caron-Ottavi

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