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FOUR LIONS - critique d'Helen Faradji

2011-03-10

QUATRE GARÇONS DANS LE VENT

    Ce cher Desproges l’avait bien expliqué. On peut rire de tout. Mais pas avec tout le monde. Si le maudit crabe dont il avait fait l’un de ses sujets de comédie préférés l’avait laissé tranquille, il aurait sûrement été parmi les premiers à taper les mains de joie devant ce monument de mauvais esprit qu’est Four Lions, qui ne fera certainement pas ricaner à l’unisson.

    Mauvais esprit, oui, car comment appeler autrement ce qui a dû animer le satiriste britannique Chris Morris, ici à sa première réalisation cinéma, et les scénaristes Sam Bain et Jesse Armstrong (également éditorialiste politique du Guardian et scénariste de l’injustement méconnue et ultra-féroce satire politique In The Loop)? Comment décrire différemment cette atmosphère grinçante qui règne dans Four Lions, refusant catégoriquement de se laisser enfermer dans le conformisme? Ce conformisme qui jusqu’ici avait encadré les réactions créatives au terrorisme : celle de faire ressentir au plus près la terreur (United 93) ou celle de répondre œil pour œil, dent pour dent façon 24. Non. Dans Four Lions, les joyeux drilles optent pour l’humour, la meilleure défense contre la tyrannie. Mais un humour féroce, grinçant, celui qui agace les dents, celui qu’on reçoit sur le coin du nez en ne sachant plus très bien si on doit s’en esclaffer ou en pleurer. Ça dérange? Et bien tant mieux.

    Quatre terroristes, donc, quatre « lions » aux cerveaux bien délavés par une propagande qui entortille les idées sans souci de logique, et bien décidés à transporter le Jihad en sol britannique. Quatre idiots en fait, du genre à acheter leur nitrate d’argent sur Amazon et qui semblent « jouer » aux terroristes, comme les crétins de Pulp Fiction paraissaient « jouer » aux gangsters. Mais là où Tarantino se servait de ces figures décérébrées pour entamer une réflexion sur ce que les anti-héros de cinéma pouvaient être devenus aujourd’hui, après qu’ils aient été si parfaitement incarnés et définis au temps du film noir, Morris et ses acolytes les utilisent pour asséner une vérité aussi tonitruante qu’un tir de kalachnikov, aussi nette qu’un coup de fusil : seuls les idiots, et les fous, peuvent avoir recours à cette violence aveugle et gratuite pour exprimer leur opinion, pour s’insurger contre le monde.

    La démonstration aurait pu s’arrêter là et faire flirter Four Lions avec un racisme primaire et sans jugeote (les barbus sont tous des terroristes). Avec intelligence, elle continue, maligne et sans cynisme aucun, pour englober dans le même sac tous ceux qui tirent avant de penser, police comprise. La boucle est bouclée, l’ironie n’épargne personne, l’odieux de la violence n’est pas enrobé par la raillerie, elle n’en est que décuplée.

    Rendu d’autant plus troublant par sa mise en scène ultra-réaliste, dont quelques passages à l’épaule documentaire viennent même rappeler la façon Greengrass, l’humour sert ici de paratonnerre. Comme chez Ricky Gervais ou Sacha Baron Cohen, c’est par sa mitoyenneté avec le réel qu’il en devient non seulement parfaitement irrévérencieux, mais surtout absolument irrésistible. Le malaise est total, l’exorcisme et le déboulonnage de préjugés passent par l’éclat de rire. Car, ne nous leurrons pas, sous ses dehors potaches et provocateurs (qui d’autre aurait osé entamer son film avec les « bloopers » d’une vidéo de menace terroriste tournée pour le net), derrière le malaise qu’il ne manque pas de provoquer, Four Lions est aussi de ces films qui rendent les démocraties plus solides, plus tenaces. Un de ces films qui, par le rire. sont en réalité des œuvres de résistance. Encore faut-il être capable de les endurer.
 
Helen Faradji

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