Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LES DAMES D’ABORD

2011-03-10

    86 pages. D’explications, d’enquête, de doléances. Toutes plus ou moins légitimes, toutes plus ou moins pertinentes. La démonstration, n’omettant pas les preuves factuelles, les considérations sociologiques, les aspects politiques, les études de cas, est en tout cas implacable. À la fin de la lecture du document Encore pionnières, mûri pendant plus d’un an par les sociologues Anna Lupien et Francine Descarries, à la demande du collectif Réalisatrices Équitables en collaboration avec l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec (en ligne ici), le doute n’est plus permis : les femmes sont trop peu présentes dans le paysage du cinéma de fiction québécois. Selon les chiffres avancés, depuis ses débuts, ce cinéma n’aurait ainsi compté que 100 films réalisés par des femmes.

Avançant en déboulonnant assez frontalement les clichés entourant le discours autour de cette question, souvent abordée, jamais résolue (« les femmes ne déposent pas », « les femmes n’aident pas les femmes », « les femmes préfèrent le doc » et autres âneries) et en identifiant clairement les problèmes auquel s’attaquer (l’infâme étiquette « cinéma de femmes », la conciliation création/maternité, l’absence de modèles de femmes réalisatrices…), l’enquête va évidemment, sans quoi elle n’aurait pas grand intérêt, proposer quelques solutions concrètes. Et c’est aussi évidemment là que le caillou entre dans la chaussure.

    Parmi ces solutions, quelques propositions, comme celles d’abolir enfin les enveloppes à la performance de Téléfilm Canada, de mettre de l’avant le critère du rayonnement international plutôt que celui du succès commercial ou de tripler les fonds provinciaux et fédéraux du programme d’aide aux longs métrages indépendants profiteraient à tout le monde et encourageraient l’existence d’une industrie plus saine artistiquement, non fondée sur le modèle mettant de l’avant le profit, le profit, le profit. Car femmes ou non, ce qui importe aussi au final, et même avant tout, est que de ce processus de financement étatique puissent naître de bons films, de ceux qui nous font avancer collectivement, de ceux qui nous tendent un miroir où se lire avec intelligence, audace, enthousiasme. Bien sûr, les femmes aussi ont le droit de se trouver aux commandes de blockbusters sans âme. Comme le disait la grande Françoise Giroud, lors d’une entrevue au Monde en 1983, « la femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignera une femme incompétente ». Mais si Cadavres ou Angle Mort avaient été réalisés par une femme, devrait-on pour autant les trouver moins navrants ? Certainement pas. Les réalisatrices équitables semblent heureusement l’avoir compris et qu’elles perdent leurs lunettes, sur certains points, pour en appeler à un cinéma québécois plus solide sur ses pattes est plus que louable : nécessaire.

    Reste pourtant d’autres mesures proposées. De celles qui en appellent clairement à une discrimination positive : mettre en place le principe de mixité égalitaire (60-40) dans les divers programmes de financement, mettre en place une coopérative de distribution type Cinéma libre pour les femmes réalisatrices et les indépendants, créer un crédit d’impôt bonifié pour les productions réalisées par des femmes, créer un fonds spécial temporaire de redressement (le Fonds pour les Films de Femme !), inclure une obligation pour les producteurs de produire chaque année au moins un film réalisé par une femme, faire connaître ces femmes par une campagne de promotion. Bien sûr, on comprend l’envie de protéger une catégorie de créateurs moins favorisée. Mais doit-on pour autant donner à ces derniers un blanc-seing au seul motif qu’elles sont des femmes ? Certainement, non. Si on peut, par exemple, se réjouir de la nomination de Diane Poitras, dont le CV impressionne, au poste de directrice de la programmation de la Cinémathèque, le seul fait qu’elle soit une femme ne garantit certainement pas que son approche de la programmation sera différente, qu’elle fera mieux ou moins bien le boulot qu’un homme… L'égalité, c'est aussi de juger le travail des femmes avec les mêmes critères que ceux que l'on appliquerait à un homme.

    En réalité, c’est en comparant qu’on ne console pas. Car, en cette semaine de la journée de la femme, une simple petite vidéo, publiée sur YouTube pour le compte de l’International Woman Day, a au final fait bien plus pour l’égalité et la spécificité de la création au féminin que ce long rapport. Intitulée Equals, réalisée par Sam Taylor-Wood (Nowhere Boy), scénarisée par Jane Goldman (Kick Ass) et narrée par Dame Judi Dench, on y voit le très viril Daniel Craig se travestir en femme pour se mettre deux minutes dans nos escarpins. S’atteler à montrer que la création au féminin vaut la peine d’être vue et défendue, rien de plus important. Le faire, justement, en mettant de l’avant les ressources créatives de ces dames, en laissant leur personnalité artistique, leurs idées, leurs talents de cinéastes s’exprimer, c’est encore mieux. Parce que, femmes ou hommes, il n’y a aucune différence : une image vaudra toujours mille mots.


Bon cinéma

Helen Faradji

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.