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FIFA 2011 – par Gilles Marsolais 

2011-03-17

UNE BOUFFÉE D'AIR FRAIS

    En ces temps troubles où l'art est devenu une vulgaire monnaie d'échange au moyen de laquelle les bandits cravatés achètent la bienveillante protection des politiciens pour s'approprier les richesses collectives, pour blanchir leur argent sale et s'affubler ainsi de l'auréole du « mécène » jadis réservée aux princes (voir le cinglant Oligarques, art et dollars – Les nouveaux collectionneurs russes, de Tania Rakhmanova), la tenue du Festival international du film sur l'art (FIFA, 17-27 mars) se doit d'être signalée pour la bouffée d'air frais et d'espoir qu'elle représente.  Au-delà des choix subjectifs de chacun, sans trop chercher, on finit toujours par dénicher dans les diverses sections quelques films incontestablement passionnants, dont l'intérêt ne réside pas que dans le sujet qu'ils abordent, mais aussi – et surtout – dans la façon de le traiter avec les moyens du cinéma. À tout seigneur, tout honneur, Le pavillon allemand de Barcelone, de Stan Neumann, est l'illustration bouleversante d'une réussite absolue, du Graal dont rêvent les théoriciens du cinéma. Ce chef-d'œuvre documentaire de vingt-six minutes est en adéquation parfaite avec son sujet minimaliste. Au moyen d'un dispositif épuré, Stan Neumann parvient à dégager la signification essentielle de ce pavillon vide, conçu pour l'Exposition universelle de Barcelone de 1929 et reconstruit à l'identique en 1986, qui n'est composé que de quelques pans de mur, huit poutres métalliques et une toiture décalée! Toujours placée au bon endroit, c'est-à-dire à la bonne distance et à la bonne hauteur pour faciliter la compréhension du lieu, de l'espace et de la situation, la caméra, discrète, accorde ainsi à l'horizontale toute son importance ou réussit, grâce au travail sur l'éclairage, à faire naître les espaces imaginaires voulus par l'architecte Mies van der Rohe, tout en assurant le relais d'un commentaire simple, précis et rigoureux qui va au cœur même de son sujet. Incidemment, en évitant aussi bien le simplisme que le ton doctoral, ce commentaire intelligent disqualifie ces gloses universitaires précieuses et alambiquées pontifiant sur les diverses manifestations de l'art minimaliste. En somme, à la mesure du bref recours au cinéma d'animation visant à illustrer avec élégance une nouvelle utilisation de la perspective, tout fonctionne ici à merveille, dans un constant rapport de nécessité et d'apparente évidence, et il n'y a rien à retrancher ni à rajouter, ni image, ni commentaire, ni aucune note de musique. D'une façon admirable, ce film sur l'architecture permet de comprendre en quoi cette structure minimale en est venue à incarner la modernité du XXe siècle, et surtout de l'apprécier.

    The Year of Anish Kapoor, de Mattew Springford, en impose lui aussi par sa façon de mettre en valeur les travaux de ce sculpteur et plasticien réputé pour son travail sur les formes incurvées et les surfaces réfléchissantes ainsi que pour ses œuvres monumentales. On ne peut qu'être séduit par la démarche du cinéaste qui dévoile progressivement l'ampleur et l'échelle de celles-ci, et par l'extrême simplicité de l'artiste qui semble se méfier comme de la peste de la glose des spécialistes, universitaires ou non, qui cherchent désespérément un message, voire du « spirituel » dans la moindre de ses réalisations. D'ailleurs, en finale, Anish Kapoor précise avec humour qu'il fonctionne à l'instinct et qu'il s'intéresse tout simplement aux questions relatives à l'espace. Point à la ligne. On n'a plus qu'à retourner aux œuvres, tel le « Cloud Gate » du Millennium Park de Chicago, et à s'abandonner, comme les visiteurs le font, à la dynamique créée par les gratte-ciels environnants absorbés dans son gigantesque effet miroir... 

    Incidemment, s'il est vrai que l'attachement à une ville tient souvent aux gens qu'on a la chance d'y rencontrer, le film sur l'art nous rappelle qu'il peut aussi dépendre du coup de foudre que l'on peut éprouver pour son architecture. Studio Gang Architects : Aqua Tower, de Tom Piper, joue habilement sur cette fibre sensible en s'arrêtant lui aussi à Chicago pour y observer l'Acqua, entre autres, cette tour de 82 étages qui surplombe le Millennium Park, et dont les vagues de béton qui forment audacieusement la façade de l'édifice rappellent la proximité du lac Michigan, tout en évoquant l'érosion des pitons rocheux. Certes, Jeanne Gang explique bien à l'écran sa conception du métier, mais encore une fois les éléments essentiels à la compréhension de l'architecture sont mis en lumière surtout par l'intelligence du travail à la caméra, entièrement au service de son sujet. Véritable vivier de l'architecture moderne aux États-Unis, Chicago a décidément de quoi séduire tout visiteur éventuel...  

    En terminant, on se doit de souligner la rétrospective consacrée à Luciano Emmer. Précurseur en la matière, celui-ci a contribué à renouveler le langage cinématographique dans le champ du film sur l'art et à moderniser le genre à un moment où un coup de barre s'imposait. Belle occasion pour le spectateur de découvrir (ou de revoir) Rencontrer Picasso (2000), une réalisation plus récente qui reprend les éléments d'un film antérieur (1954), dont un plan-séquence montrant en temps réel Picasso, en boxer et torse nu, grimpant d'un escabeau à un autre, en train de dessiner d'une main sûre une œuvre dans la chapelle de Vallauris, un dessin au fusain qui sera détruit par erreur par des ouvriers dès le lendemain et dont il ne subsiste que ces images irremplaçables.

Horaire des projections :
- Le Pavillon allemand de Barcelone (26 min, français) : 23 mars à 19 h, et 26 mars à 18 h 30
- The Year of Anish Kapoor (55 min, anglais) : 18 mars à 21 h, et 19 mars à 18 h 30
- Studio Gang Architects : Aqua Tower (27 min, anglais) : 25 mars à 18 h 30, et 27 mars à 16 h
- Rencontrer Picasso (40 min, programme numéro 3, français et s.-t.) : 26 mars à 13 h 30
- Oligarques, art et dollars – Les nouveaux collectionneurs russes : 20 et 27 mars à 18 h 30. 

Gilles Marsolais

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