Format maximum

Plateau-télé

ON NE CHANGE PAS DEBORD- par Robert Lévesque

2011-03-17

    En 1967, deux missiles cinématographiques se croisaient dans le ciel intellectuel, La Chinoise de Jean-Luc Godard et La société du spectacle de Guy Debord. Aujourd’hui, le Godard (du moins ce Godard-là) est, sinon parfaitement folklorique, totalement dépassé ou passé de mode comme les vestes et le col Mao. Le Debord, lui, un film fait avec des idées plutôt qu’avec des acteurs, et des réflexions au lieu de citations, est demeuré indépassable au plan intellectuel. On ne change pas Debord. Ce type n’a jamais dévié de sa radicale ligne de mire critique. Il est mort à 53 ans en 1994, à Bellevue-la-Montagne en Haute-Loire, et il n’aura pas connu l’aboutissement évolutif du monde en dictature du divertissement qu’il décelait tant, qu’il annonçait ferme, qu’il étrillait déjà. Avec une intelligence si vive et à toute épreuve qu’en comparaison, le Godard de La Chinoise n’est que le produit farfelu d’un histrion qui jonglait, tel un Pécuchet, avec les idées reçues du marxisme-léninisme…  

    Question critique sociale et engagement politique, ni l’un ni l’autre de ces deux films pré-Mai 68 n’aura évidemment réussi à ébranler ou casser le système de classes qu’ils dénonçaient et qui, Mai oublié, survit la tête bien haute au XXIe siècle, les brûlots de jadis n’ayant pas mis le feu aux cargos d’acier du capitalisme. Mais si le Godard croule aujourd’hui sous le ridicule et la connerie des propagandismes, le Debord (vous l’écouterez sur TFO le 24 mars à 21 heures) tient fort la route. Sans les tics, les slogans et les poses godardiennes, chez Debord, avec La société du spectacle, on est dans la matrice d’un véritable esprit révolutionnaire et ce n’est pas parce que la pensée de Debord n’a pas mené à la révolution désaliénante qu’il appelait, que son film, et sa voix, ne sont pas importants. Il s’agit, au contraire, d’un moment considérable dans l’histoire intellectuelle de l’humanité. 

    Guy Debord, avec La société du spectacle qui fut d’abord un essai jeté sur la page avant qu’il ne le transpose à l’écran la même année, prenait le relais de Marx dans la critique de la société moderne, le Marx qui, à la fin du XIXe siècle, avait analysé « le fétichisme de la marchandise » dans un chapitre du Capital. L’homme qui s’aliène dans la production de marchandises, la valeur d’échange l’emportant sur la valeur d’usage. Partant de ce constat marxiste, Debord, avec son équipe de choc de l’Internationale situationniste (saluons Patrick Straram qui un temps en fût !), eut l’intuition que la marchandise se dépassera et qu’elle va s’accomplir, de façon plus totalitaire, dans sa forme suprême : le spectacle. Citons-le : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation ».  

    Bref, l’homme moderne selon Debord ne vit que dans des « rôles ». Qu’on lui siffle, qu’on lui sert, qu’on lui donne ! Son essence véritable (son jugement) va s’y dissoudre. Il devient marchandise, donc il devient nature morte. Sympa, comme critique fondamentale. Mais si vrai. Et Montréal avec son « quartier des spectacles » et ses deux manitous (manient tout) de l’industrie culturelle, Simard et Rozon, est l’un des tréteaux de ce fétichisme de la marchandise et de la représentation programmée. On médiatise l’ensemble des rapports sociaux. L’économie devient spectacle et vice-versa. Et le pouvoir de cette dictature du divertissement (la « festivalite » et ses records d’assistance, la valse des produits dérivés et ses entassements de foules qui deviennent eux-mêmes le spectacle par son nombre inégalé et sa supposée euphorie…) est si fort qu’il écrase tout et la critique, et pire encore la conscience…  

    Bon, nous voilà un peu, mais pas si loin de Michel Louvain et de ses dames en bleu, chers téléphages qui comme moi restez chez vous plutôt que de participer à ces orgies de masse asexuées, parquées et comptabilisées, et, s’il y a une grâce que je vous souhaite, c’est de bien regarder, et de bien écouter, ce que Guy Debord disait il y a 44 ans de cette société devenue, en pire, la vôtre… Bonne réflexion. 

Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.