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SANTA SANGRE - critique de Marcel Jean

2011-03-17

AUJOURD'HUI, MAMAN EST MORTE...

    Sorti en 1989, Santa Sangre marquait le grand retour de l’exubérant cinéaste panique Alejandro Jodorowsky, seize ans après La montagne sacrée. Il y avait bien eu, entre les deux films, le gentillet Tusk, une ennuyeuse histoire d’éléphants adaptée d’un roman de Reginald Campbell, mais on ne pouvait pas vraiment considérer ça comme du pur Jodorowsky. Parce que chacun sait depuis au moins El Topo (1970) qu’un film de Jodorowsky, c’est un objet de culte, une sorte de grand bazar excentrique, une orgie dans un asile d’éclopés, une prémonition de Marilyn Manson et, pour citer Shakespeare hors contexte, « une fable pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot et qui ne signifie rien. » C’est du moins sur ce ton que se terminait La montagne sacrée, avec Jodo bien installé dans son rôle de gourou au sommet de la montagne et qui nous disait en substance : « Vous vous attendiez à quoi? À une grande révélation? C’est un film, bande d’abrutis! Rentrez chez vous, y a rien d’autre à voir! »

    Né en 1929, d’origine chilienne, de parents juifs immigrés de Russie, Jodorowsky a un parcours atypique.  Il étudie brièvement la psychologie et la philosophie, adhère à la pensée anarchiste, trouve du travail dans un cirque et devient clown, puis émigre vers Paris où il étudie auprès du mime Étienne Decroux. Il se joint ensuite à la troupe de Marcel Marceau et participe au grand retour à la scène de Maurice Chevalier. En 1960 il s’installe au Mexique tout en gardant de solides liens à Paris. Il s’intéresse au surréalisme et, déçu par sa rencontre avec André Breton qu’il trouve vieux et conservateur, il fonde avec Fernando Arrabal, Jacques Sternberg et Roland Topor l’anti-mouvement Panique (dont le nom est une référence au dieu Pan), qui intègre certains principes surréalistes, mais y ajoute un fort penchant pour l’absurde et la provocation. Arrabal tentera de définir le panique dans un ouvrage publié en 1973 (Le panique, collection 10/18), mais sa tentative provoquera l’ire de Jodorowsky qui proclamera alors la dissolution du mouvement. Autant dire que le panique, personne ne s’entend sur ce que c’est exactement…

    Entre temps, Jodorowsky se fait connaitre comme bédéiste (ses Fables paniques sont publiées dans un journal de droite de Mexico), dramaturge et cinéaste. Au grand écran, c’est d’abord La cravate (1957), inclassable adaptation d’un texte de Thomas Mann, un film muet tourné en amateur, selon une esthétique clairement redevable au mime et dans lequel on reconnait Raymond Devos. Considéré perdu pendant près de 50 ans, La cravate a été retrouvé en 2006, dans un grenier allemand, pour être ensuite restauré et faire l’objet d’une édition DVD. Inspiré d’une pièce d’Arrabal (Jodorowsky raconte s’en être tenu aux souvenirs qu’il avait de la pièce), Fando et Lys (1967) marque les véritables débuts professionnels de Jodorowsky au cinéma. Le film provoque des émeutes au Mexique, est rapidement interdit par le gouvernement et le cinéaste frôle la déportation. Pour un artiste comme lui, c’est déjà une forme de consécration. Suit El Topo, ce western baignant dans une désopilante soupe métaphysique, qui lui vaut la reconnaissance internationale dans les milieux underground, l’admiration de John Lennon et toujours des problèmes avec la société mexicaine, qui n’apprécie guère qu’on s’amuse avec les signes religieux. Qu’à cela ne tienne, Jodo en remet une épaisse couche dans La montagne sacrée, se payant même le luxe d’y faire raconter la conquête du Mexique par un cirque de caméléons. L’impact est tel qu’un ministre finit par lui téléphoner pour le prévenir qu’il est désormais devenu impossible d’assurer sa sécurité.

    Avec le temps tout s’en va, chantait Léo Ferré, ce qui se vérifie dans le cas de Jodorowsky, qui décide de revenir au Mexique pour tourner Santa Sangre. Il y raconte l’histoire de Fénix, un jeune magicien, fils d’un lanceur de couteaux et d’une acrobate prise d’un délire mystique qui l’amène à vénérer la statue d’une écolière morte après avoir été violée puis démembrée par deux voyous. Lorsque son père se suicide sous ses yeux après avoir tranché les bras de sa mère, Fénix sombre dans la folie. Il s’évade toutefois pour retrouver sa mère et devenir les bras de celle-ci…

    Histoire délirante, donc, où le sexe mène à la violence qui à son tour mène à la folie. Histoire sanglante, qui par moment évoque le giallo, le film étant produit par Claudio Argento, incidemment frangin de Dario Argento et son producteur. Histoire troublante, qui prendrait la posture d’un Psycho baroque, avec tueur fou, mère envahissante et ambiance mortifère, comme si Hitchcock était revu par Fellini. Histoire autobiographique, aussi, Jodorowsky recyclant quantité d’éléments de sa propre existence : d’abord l’agressivité envers les parents (Jodorowsky entretenait des rapports très conflictuels tant avec son père qu’avec sa mère), puis la détestation des États-Unis (il a été marqué dès son enfance par le néo-colonialisme américain au Chili), le cirque, le mime (Fénix est amoureux d’une funambule sourde-muette au visage peint de blanc; l’une des séquences du film cite un numéro de Marceau), puis le tueur en série (Goyo Cardenas, qui a tué 17 femmes alors qu’il était pris d’une sorte de transe, qui fut traité avec succès en psychiatrie après son arrestation et qui devint ensuite avocat – ça ne s’invente pas! – était un admirateur des bandes dessinées de Jodorowsky, qui l’a rencontré au cours des années 60). Tout cela sans oublier que quatre des fils du cinéaste apparaissent dans Santa Sangre, dont Adan et Axel, qui incarnent tour à tour Fénix-enfant et Fénix-adulte.

    S’il continue d’exploiter l’imagerie qui l’a rendue célèbre – les fréquentes citations grinçantes de l’iconographie chrétienne, la présence de corps atypiques (obèses, nains, géants, amputés, infirmes…), la représentation de la violence –, s’il creuse sans cesse les mêmes obsessions – ici, chaque cadavre devient aussitôt nourriture, dans un grand cycle évoqué dès la première séquence de Fando et Lys —, s’il continue de s’abreuver à la généreuse fontaine de la psychanalyse, Jodorowsky ne se répète pas pour autant, le cinéaste trouvant dans sa relation aux divers genres cinématographiques une façon de se renouveler, une manière d’amener ses thèmes et ses images sur un autre terrain. On peut ainsi reprocher à Santa Sangre une certaine lourdeur (c’est le poids du baroque, de l’accumulation, de la profusion), mais on ne peut l’accuser de manquer d’imagination, ni même de cohérence.

    L’édition Blu-ray de Santa Sangre nous provient de Severin Films, une compagnie spécialisée dans l’édition de films érotiques (le Gwendoline de Just Jeackin, deux Walerian Borowczyk, mais aussi Le mari de la coiffeuse de Patrice Leconte). Sur le plan technique, l’image, pourtant restaurée sous la supervision du directeur photo, semble manquer de contraste par rapport au souvenir que nous avons de la présentation du film en salle. Quant au reste, il s’agit d’une édition généreuse, bonifiée d’un making of substantiel, d’émissions de télévision, de commentaires audio, de scènes écartées au montage, d’entretiens avec le cinéaste et d’un court métrage réalisé par Adan Jodorowsky. En tout, pas moins de cinq heures de matériel supplémentaire offert au consommateur.

    Signalons enfin que Jodorowsky sera à Montréal du 29 mars au 2 avril, à l’invitation de l’Université de Foulosophie, donnant notamment une conférence au Monument National le 29 mars et présentant Fando et Lys à la Cinémathèque le 2 avril à 21h. Une rare occasion de rencontrer ce créateur hors norme, aujourd’hui âgé de 82 ans.

Marcel Jean

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