Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LES IMAGES, IL N’Y A QUE ÇA DE VRAI?

2011-03-17

    Il suffit d’un rapide tour sur Facebook, YouTube ou n’importe quel autre site regorgeant des habituelles vidéos de minous et de blondes demeurées pour constater le nombre hallucinant de petits films amateurs disponibles au sujet de la catastrophe au Japon. Par en bas, par en haut, sur le côté, à l’envers… tous les angles de prises de vue sont là, arrangés à l’improviste par des « spectateurs »-citoyens, et donnant du terrible événement une vue à 360 degrés aussi phénoménale que terrorisante. 

    De ces images, on retient bien sûr d’abord la toute-puissance de la nature. Paradoxalement calme, impérieuse, majestueuse, sans pitié. Comme dans ce film proprement captivant, proprement terrifiant où la mer s’engouffre dans la ville, par réguliers petits clapets avant de déferler avec toute sa puissance destructrice. Impossible de ne pas être impressionnés. Impossible aussi de ne pas, encore une fois, se laisser submerger par le pouvoir des images vraies. Depuis ce tristement célèbre film Zapruder ayant capté le 22 novembre 1963, à Dallas, l’envol d’un cerveau sur un tailleur rose, la preuve n’est plus à faire: les images captées sur le vif, en direct, amateures ont cette force du vrai que n’auront jamais les images de fiction. Le film de l’alunissage de 1969 (malgré toutes les rumeurs l’attribuant à ce cher Stanley Kubrick – on n’arrête pas le délire) ou ceux du 11 septembre, filmés pour la plupart sur des téléphones cellulaires et retransmis quasiment en direct (vive le progrès) : l’histoire contemporaine n’existe en réalité plus sans images (d’où cette question odieuse posée par Michel Viens de RDI à Jean-François Lépine après l’agression de son caméraman en Égypte : « vous avez les images? »). Plus besoin de journalistes, plus besoin de cinéastes : n’importe qui, un tant soit peu équipé, peut aujourd’hui se faire l’œil du monde.

    Un état de fait qui ne pouvait évidemment pas laisser le cinéma indifférent. Hollywood, plus grande machine à récupérer de l’histoire du monde, n’a en effet pas tardé à comprendre l’intérêt et l’autorité de ces images vraies, bien plus à même de frapper les esprits que n’importe quelle image composée. Certains l’ont intégré avec intelligence, pertinence et souci de justement dire le monde dans lequel nous vivons de la façon la plus acérée possible (Paul Greengrass dans United 93). D’autres, au contraire, n’en ont retenu que l’aspect spectaculaire, sensationnel, comme une façon de surcharger les circuits sensitifs et émotionnels du spectateur pour lui faire oublier ce qu’il a réellement devant les yeux (le délirant Cloverfield de Matt Reeves ou la logique du témoin-citoyen poussé à sa limite la plus ridicule ou plus récemment le navrant Battle L.A. où l’aspect tremblé, fébrile d’une caméra à l’épaule tenue par un grand nerveux, ne fait que bien mal cacher l’immense pub qu’est ce film pour le courage et la loyauté des Marines américains – ou comment nous faire avaler n’importe quelle couleuvre du moment qu’elle bouge bien). Mais dans les deux cas, le résultat est le même : le cinéma a transformé cette approche amateure des grands événements en esthétique. Donc en idéologie. Donc en manipulation.

    Qu’Hollywood s’approprie une mode sociale, une façon de faire commune (on attend le film en 140 minutes sur Twitter) n’a rien de nouveau ni de surprenant. Et tout pourrait bien en rester là si ce n’était des commentaires laissés par les internautes aux suites des fameuses vidéos japonaises. « On dirait un film ». « Mieux qu’Hollywood ». Et le bon vieux « la réalité dépasse la fiction ». Sommes-nous anesthésiés? Incapables de réagir autrement devant ces nouvelles images « vraies » autrement qu’en ayant recours aux traces qu’elles ont laissées dans notre imaginaire une fois digérées par le cinéma? Le lavage de cerveau a-t-il réussi? Autant de questions que l’on peut se poser tant le prisme du cinéma semble avoir eu un impact majeur sur notre perception de ce qui est vrai, de ce qu’est la réalité. Autant de questions qui font en réalité se demander : à force de récupérer, de tordre dans le boyau de son grand huit à sensations, de mettre au service du divertissement, Hollywood n’a-t-il pas fait perdre aux images, même les plus « pures », toute leur valeur de vérité? Le discours général s’inquiète sans cesse et avec raison de la désaffection des salles, de la perte de vitesse du cinéma. Reste que son influence est encore et toujours considérable. Dans notre vie de tous les jours. Car c’est à cause ou grâce à lui que nous ne pouvons nier ceci : toute image est toujours déjà de la fiction. Il ne faut sûrement pas l’en remercier 

Bon cinéma 

Helen Faradji   

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.