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LES TROIS COUPS- par Robert Lévesque

2011-03-24

    Un des petits métiers perdus, depuis longtemps, c’est celui de « responsable du brigadier » : pas le factotum d’un brigadier général, mais le gardien du brigadier tout court, qui était un bâton, parfois décoré, avec lequel cet obscur employé du théâtre frappait au sol, après dix coups rapprochés, les trois coups ralentis qui annonçaient le début imminent de la pièce ; il avait à peine le temps de s’esquiver en coulisse que le rideau de scène se levait, sur un salon, une soupente ou un palais, qu’il s’agisse d’une comédie de mœurs, d’un sombre drame ou d’une intrigue biblique et souvent, au plaisir des clientèles populaires, sur un mélodrame d’amour…  

    Henry Bernstein (1876-1953), quand il fit créer Mélo en 1929 sur la scène du Théâtre du Gymnase (il y était chez lui), s’amusait du genre en tranchant dans l’appellation. On jouait « Mélo », tout court. Ça faisait moderne. Charles Boyer (avant de filer en Amérique) était de la création. Une histoire, bien sûr, d’adultère, avec amorce d’empoisonnement ratée et réussite d’un suicide (on ne badine pas avec l’amour…), sur fond de musique, les hommes (des camarades au Conservatoire) étant devenus violoniste et pianiste de concert, les femmes étant là pour attiser la flamme des jalousies… Bernstein, fils de banquiers, gueule de potentat oriental (selon une caricature de Guitry), était le roi de ce type de théâtre exacerbé.  

    On dit (dans L’Atelier d’Alain Resnais de François Thomas chez Flammarion) que c’est à la suite d’une boutade lancée devant son agent que Resnais, pris soudain au sérieux par un producteur ayant eu vent de l’affaire soi-disant farfelue, se mit effectivement au boulot de scénariser et tourner un mélodrame d’antan. Ce qui donna, bijou particulier dans son œuvre, Mélo, joué à l’ancienne, tourné à la moderne, sans brigadier, mais lancé et porté par une équipe de vieux et magnifiques cabots au long cours que sont les Arditi, Azéma, Ardant et Dussolier.  

    Comme au théâtre, ils firent d’abord des italiennes, lisant ensemble le texte autour d’une grande table. Se le mettant en esprit, et en bouche. Resnais tenait à ce que l’on respecte le texte intégral, la « musique bernsteinienne », quitte à réduire ou raccourcir des répliques qui apparaissaient trop longues ou piétinantes. Exigence du cinéaste : aucun mot ne devait cependant être remplacé par un autre. Comme les costumes (de Catherine Leterrier) qui devaient être tout à fait dans l’esprit 1929. Le pari fut réussi pleinement, ce qui donna un étrange et superbe climat théâtral ancien intégré à une démarche purement cinématographique qui désempoussiérait et refaisait pétiller la chose… Mélo est un film absolument moderne ! Qui déjoue le « film d’époque ».  

    Pour réussir son étrange affaire, Alain Resnais avait tenu à ce que l’on tourne le tout dans l’ordre, scène après scène, en 20 jours, et presqu’entièrement en studio (le cocon théâtral). Il décida de se passer de tout accompagnement musical pour respecter la musique des mots, le mouvement des répliques, et tout ce que l’on entend, hormis les dialogues qui sont des chefs-d’œuvre du genre, ce sont les notes de Bach que joue Arditi (le pianiste Pierre Belcroix) et celles de Brahms, la sonate op. 78, que joue Dussolier (le violoniste Marcel Blanc). Avec un jeu théâtral voulu, Mélo est, entre les mains habiles du cinéaste Resnais, une perfection, et l’un de ses films les plus fascinants.  

    En 1938, sous le même titre de Mélo, un cinéaste hongrois avait, le premier, tiré un film de cette pièce de Bernstein. Il s’appelait Paul Czinner (1890-1972), il était violoniste lui-même, il avait fui le nazisme en Angleterre et aux États-Unis, mais sa carrière ne leva jamais bien haut et il termina sa vie de cinéaste dans les opéras platement filmés. Pierre Arditi, interviewé, disait regretter de n’avoir pu voir ce film introuvable…  

    Alors, le sublime Mélo de Resnais, avec Arditi, Azéma, Ardant et Dussolier (quatuor parfait), on se le tape sur TFO le 28 mars à 21 heures.
Toc toc toc toc toc toc toc toc toc toc…, toc    , toc    , toc!    

Robert Lévesque

 

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