Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE CINÉMA AUTOUR DU MONDE

2011-03-24

    La belle histoire commence en décembre 2007, alors qu'Arthur Knight, Clara Pafort-Overduin et Deb Verhoeven prennent un verre à la mairie de Ghent en Belgique, à l'occasion du lancement de la conférence The Glow in their Eyes: Global Perspectives on Film Cultures, Film Exhibition, and Cinemagoing. Une réunion mondiale et au sommet entre universitaires, passionnés et autres experts de tout poil, préoccupés par non pas les films eux-mêmes, mais plutôt par la façon dont se passe la rencontre entre ces films et le public. En toute logique, on y a donc jasé des lieux dédiés au cinéma, des particularismes des publics nationaux, de l'importance culturelle du cinéma dans la vie urbaine ou campagnarde, des spécificités des salles de cinéma, bref de tout ce qui fait, ou non, l'expérience d'aller au cinéma. Car, impossible à nier, la manière, le temps, l'endroit, la météo, le stationnement plus ou moins proche, le prix du pop corn, tout ce qui entoure et participe à la projection d'un film, tous les à-côté qui constituent notre expérience d'une œuvre ont nécessairement une influence sur la perception que l'on a de celle-ci. Voir un film attendu à 13h de l'après-midi, à la première projection du premier jour d'exploitation dans une petite salle de quartier est bien évidemment différent de le voir un samedi à 18h, deux semaines après sa sortie (un cas de figure de plus en plus fictif, malheureusement). Du plus petit détail (ce jour-là, je portais mes bottes rouges, les mêmes que celles de l'héroïne) au plus gros (expérimenter une nouvelle salle présentée comme la plusse meilleure techno-super du monde), tout a une conséquence. Tout fait qu'il est quasiment impossible de revivre la même expérience deux fois à l'identique. Le plaisir de ne pas être des robots…

    Titillés par la question (comment ne pas l'être ?) et inspirés par le film collectif Chacun son cinéma commandé par le Festival de Cannes à 30 cinéastes soucieux d'illustrer leur relation au fait d'aller voir un film, nos trois amis ont donc décidés d'ouvrir les pages virtuelles de l'essentielle revue Senses of Cinema à vingt auteurs, experts, universitaires de différents pays, chacun ayant eu pour mission de décrire en 600 mots maximum comment se vivait la relation au cinéma dans leur nation. Car aller au cinéma n'est pas anodin. Le geste même de s'asseoir dans une salle de cinéma a des implications sociales, idéologiques, même philosophiques… Au final, on lira ici cette mosaïque de textes parfois très intimes (comment parler autrement de notre rapport aux salles, aux films?), forcément subjectifs, souvent inspirés et éclairants.

    Le genre de textes où l'on apprend par exemple, sous la plume du journaliste cinéma Yi Ch'ang-ho, pourquoi le monde du cinéma coréen en est un féminin (les salles de cinéma y sont ainsi apparemment remplies de représentantes du beau sexe, les employés de l'industrie nationale y sont principalement des femmes). Le genre de textes qui fait aussi voyager en Argentine par un récit de Diego Diaz qui explique comment les années 90 y ont été à la fois catastrophiques et merveilleusement profitables au cinéma au point qu'aujourd'hui, ce dernier a une place prioritaire dans le paysage culturel national. C'est que pour faire face à la privatisation de nombreuses salles dans ces années, transformées en multiplexes où régnaient les films commerciaux, le gouvernement a mis ses culottes pour soutenir par plusieurs lois un réseau d'espaces alternatifs où diffuser du cinéma d'auteur étranger et du cinéma national. Une réussite tant désormais, ces espaces n'ont plus rien de marginal et ont participé, aux côtés de l'influent et très ouvert Festival du film indépendant de Buenos Aires, à l'émergence d'une nouvelle génération de cinéastes (Lucrecia Martel, Adrián Caetano, Martín Rejtman, Pablo Trapero…) suivis par le public. Le genre d'histoire qui fait rêver, non ?

    Mais d'autres caractéristiques du merveilleux monde du cinéma émergent encore. Sous la plume de Verónica Feliu qui évoque par exemple les années 80 au Chili, années où toute la vie civile était paralysée par la pression du régime militaire et où, on l'imagine, le simple fait d'aller au cinéma relevait d'un acte de résistance. Mais comme l'auteur l'explique, cinq salles d'art et d'essai et deux centres culturels internationaux persistaient, presque clandestinement, à projeter des films qui aidaient le public à se questionner. Des films que l'on allait voir en cachette, gagnés par un sentiment d'exaltation et dont l'on pouvait parler, à la sortie, en formant une mini-communauté rebelle, sans peur et sans reproche. Bien sûr, les années 90 auront fait changer tout cela, les multiplexes ayant notamment amorcé leur conquête, mais ce sentiment de complicité, d'échange et d'excitation reste, selon Feliu, intimement lié à l'expérience d'aller au cinéma pour un Chilien. Un sentiment qu'on ne peut que leur envier.

    Les textes continuent ainsi, passionnants, à dresser un portrait mondial d'une relation à la fois unique (chaque pays, chaque homme, chaque lieu a son influence) et universelle (tous les textes insistent en effet sur l'importance de l'échange, du dialogue, du cinéma comme ciment communautaire, comme liant social) au cinéma. En Suède, par exemple, où une seule famille, les Bonnier, soumise à l'offre toujours plus réduite internationale, a le monopole de l'exploitation de films en été. Au Japon, encore, où domine la culture du « spectateur calme », un héritage des mesures d'après-guerre où le cinéma était considéré comme ayant une influence dangereuse sur les femmes et les enfants et la police chargée de maintenir l'ordre moral et les comportements respectables dans les salles… Aux États-Unis, au Congo, en Turquie, aux Pays-Bas, en Russie, au Portugal, aux Philippines, à Cuba, en Australie (mais pas au Canada !). Et partout, la même inquiétude : celle de voir se creuser toujours davantage le fossé entre un cinéma de masse, de divertissement, à la force de frappe éléphantesque, s'imposant partout où il passe sans laisser de survivants, et un cinéma aux visées plus artistiques, de moins en moins soutenu, de plus en plus oublié. Un portrait qui pourrait alors vite s'avérer déprimant si n'y émergeait aussi en creux une idée toute belle, toute simple, toute forte : celle du bonheur infini qu'il y a à fréquenter les salles de cinéma et dont personne ne nous privera. 

Bon cinéma 

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Ce blogue, comme tout blogue, es forcéement voué à une certaine intéraction avec ses lecteurs, et j'ai comme la petite intution que la petite case exigue que consacré à cet effet à de quoi même refroidir les ardeurs des cinéphiles les plus intarissables...

    par Schweppsi, le 2011-03-27 à 14h08.

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