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GENEVIÈVE À KAMOURASKA - par Robert Lévesque 

2011-04-07

    Je vous livre un souvenir personnel : en 1974, critique de cinéma à Québec-Presse, je fus invité par Claude Jutra et Geneviève Bujold à les accompagner à la première de Kamouraska à Kamouraska (un piston organisé par mon rédac’chef Gérald Godin). Nous étions descendus en Cadillac blanche, Jutra près du chauffeur, Bujold et moi sur le siège arrière. Il me semble que nous avons ri tout au long de ce voyage, à l’aller comme au retour. À Lévis, il avait fallu stopper et prendre l’air tellement un fou rire ne nous lâchait plus. On riait de qui, de quoi ? Je ne m’en souviens pas… On riait de tout.  

    C’est le plus beau souvenir que je garde de Jutra. C’est aussi un souvenir précieux, s’agissant de la Bujold qui passait dans les joints de marijuana son allégresse de fille de 32 ans, son stress de fraîche divorcée et sa détresse de star d’Hollywood. Elle avait derrière elle Anne of the Thousand Days avec Burton et Les Troyennes de Cacoyannis aux côtés de Papas, Redgrave et la grande Katharine H.  Avec Jutra, elle semblait avoir rencontré son frère… J’étais aux anges.  

    À l’hôtel du village, le maire et le curé présidaient un souper d’avant projection. Climat de province. Bujold s’était éclipsé après le jus de tomates. Jutra assumait, l’oreille basse aux discours de bienvenue des élites locales. Tout à coup, un serveur me glisse un mot. Mme Bujold m’attend à la chambre 14. Content de quitter l’assiette de poulet petits pois, avec un cœur embrouillé de chance, je cognai et ouvris la porte de la 14 pour y trouver Bujold assise sur le lit en train d’en rouler un, et c’était du haschisch. On se l’échangea. Puis nous revinrent à table au moment de la tarte aux pommes. J’étais aux cieux.

    La projection eut lieu, pendant laquelle Jutra elle et moi avions gardé un coude au bar du hall (je faisais un reportage, non une critique du film…, que je reverrais à jeun). Il y eut, je crois, une réception d’après film. Le vague l’emporte. Toujours est-il que le lendemain matin, dès potron-minet, je quittai ma chambre pour aller marcher sur la grève. Je me croyais seul quand je vis arriver Bujold, aussi matinale que moi. Et là, sur cette plage à mille lieues de celles de la Californie, plage d’algues salées et de roches coupantes, la partenaire de Burton, et de Belmondo dans Le voleur, me livra tout de sa problématique de comédienne, m’annonçant qu’elle allait devoir « jouer dans des merdes », disait-elle…  

    Celle que Resnais avait remarquée au théâtre (une tournée du Rideau Vert à Paris) et qu’il engagea pour La guerre est finie, celle qui avait été la fine fleur du Roi de cœur et qui avait obtenu le prix Suzanne-Bianchetti (du nom d’une actrice française morte en 1936) pour son rôle dans Le voleur de Louis Malle, était désespérée. Au bout d’un rouleau. Tout allait casser, sentait-elle. Avec son caractère de cochon, (demandez à Paul Buissonneau un commentaire, lui qui dût la gifler lors d’une répétition), elle était piégée. En délicatesse (c’est le moins que l’on puisse dire) avec les patrons de la Universal, le major avec qui elle avait « signé », elle devait leur verser quelques centaines de milliers de dollars ou tourner dans Earthquake

    La fille qui marchait avec moi sur la plage de Kamouraska ce matin de l’automne 1974, et qui prévoyait le pire, allait donc tourner ce blockbuster de Mark Robson avec Charlton Heston… L’engrenage démarrait. Il y aurait bien des merdes, en effet, des Coma et des Monsignor, et la carrière si bien entreprise de Geneviève Bujold au mi-temps des années soixante allait dériver à vau-l’eau dès le mi-temps des années soixante-dix, une carrière américaine avariée, trouée, et percée de retours discrets au Québec avec des rôles plus ou moins convaincants jusqu’à celui si mineur et gênant de «Denise Archambault » dans The Trotsky…  

    Regardez-la dans Le voleur de Louis Malle à Télé-Québec le 12 avril à 21 heures. Elle a 25 ans.   

Robert Lévesque

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