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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

PRATIQUE EN VOIE DE DISPARATION ?

2011-04-07

    « Faut-il brûler les critiques ? » dans Télérama. « Ni du journalisme, ni de la philosophie, la critique est un sport de combat » sur le site des Inrocks à l’occasion de la sortie du bouquin du journaliste littéraire à Libération, Robert Maggiori (Seuil, parution prévue le 7 avril). Des titres accrocheurs, rentre-dedans pour encore une fois réfléchir à ce beau métier dont Truffaut disait qu’aucun adolescent ne rêvait de le pratiquer… Et que retiendra-t-on de ces papiers aux accroches acides ? Que parfois, pour apprivoiser un futur qui fait peur, il vaut mieux revenir aux bases.

    Commençons donc du côté de Télérama qui lançait le débat pour ploguer l’arrivée prochaine dans leurs pages d’un nouveau cahier critique (en quoi sera-t-il différent ? Il faudra aller le vérifier de nos yeux). Pour eux, aucun doute, il n’y a pas de profession plus critiquée que celle des critiques. Pas de pratique plus décriée, pas de cible plus adaptée où lancer ses tomates. « Aujourd’hui, les critiques sont presque aussi impopulaires que les politiques », c’est dire. « Intellos (la pire insulte !), donc bornés ; mais aussi incultes, prétentieux, lâches, snobs, paresseux » Et vendus, ajoute-t-on même plus loin. Et paf, nous voilà rhabillés pour l’hiver. Une tendance générale au dénigrement, renforcée par la perte d’autorité connue par le critique en raison du pullulement d’avis plus ou moins cinéphile sur la toile, et qui explique, selon les auteurs, pourquoi les médias accordent de moins en moins de place à l’espace critique. Papiers réduits, temps d’antenne coupé ou carrément inexistant : que la critique, grande emmerderesse devant l’éternel, s’ébatte si elle le veut, mais pas chez nous. Ou alors gratuitement (voir cette lettre hallucinante envoyée par AOL-Moviefone à ses critiques...). Dans son plaidoyer, Télérama rappelle pourtant quelques évidences : « le rôle du critique, dit « pro », n'est pas seulement de donner son sentiment à chaud, à vif, mais de réfléchir un peu. Permettre à ses lecteurs de se frayer — vaguement ! — un chemin dans cette culture envahissante où, souvent, ils se perdent. Lutter contre l'idée, suicidaire, mais de plus en plus répandue, que Proust et Marc Levy, en gros, ça se vaut, à quelques longueurs de phrase près. Et se battre, papier après papier, pour les œuvres trop insolentes de cinéastes trop audacieux pour leur temps. »… Prenant l’exemple de Bergman, enfin adoubé par le grand public en 1972 après un combat critique pour sa reconnaissance entamé dès le début des années 50, Télérama l’affirme, et avec raison : « la critique, la vraie, celle à qui il arrive de faire progresser l'opinion, a besoin de place et de temps... ». Et pour cela, la critique se doit de revenir à sa fonction primordiale, celle identifiée par ce génie de Daney : être un « passeur », un « pisteur » diront même Murat et Bénabant…

    C’est cette même notion de passeur que Robert Maggiori, qui fréquenta Daney dans les couloirs de Libération, met aussi de l’avant dans son livre : Le métier de critique. Journalisme et philosophie. Avec patience et pertinence, il y décortique l’ABC de cet étrange métier en en dévoilant quelques préceptes fondamentaux. Le premier : «  Faire en sorte que tout article soit accessible au néophyte et irréprochable aux yeux du spécialiste », histoire de rappeler une base essentielle : « obéir à une éthique de la transmission qui refuse à la fois l'épate du journaliste vaniteux et la platitude du critique paresseux. ». Une règle, angoissante (va-t-on le rater, ce chef d’œuvre qui n’attendait qu’à être découvert? Passera-t-on à côté de ce pour quoi notre cœur vibre chaque matin?) et rendue encore davantage compliquée à observer dans ces temps de coupures, réductions et autres bouleversements. Une règle qu’il faut en réalité se battre pour continuer à faire exister tant selon Maggiori, nous assistons à une "disparition, par inanition, progressive et non-violente, de la critique". 

    Chronique d’une disparition annoncée ? Épitaphe bien méritée où peuvent fuser les noms d’oiseaux ? Avenir improbable pour rester dans l’euphémisme? On pourra bien dire ce qu’on voudra des critiques. Les ensevelir sous un tombereau d’insultes, les dénigrer, les juger inutiles ou idiots. Reste pourtant un fait que personne ne pourra contester : à l’heure d’un réel chambardement, au moment où l’idée même de l’existence des critiques est en danger, ce sont eux-mêmes qui prennent les choses en main en s’autorisant une réelle introspection, en repensant constamment ce qui doit faire et ne pas faire leur métier. Peut-être y perdra-t-on des plumes. Mais à voir le verre à moitié plein, on peut être sûr qu’en ressortant de l’autre côté du tunnel, la critique y aura gagné pertinence et légitimité. Ce qui sera assurément un progrès.

Bon cinéma 

Helen Faradji

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