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L’ÉLÉGANCE DU GAMIN - par Robert Lévesque

2011-04-14

    Le musicien Nick Taylor, qui fit partie avec Basquiat d’un band formé en 1979 un soir de défonce au Mudd Club, avoue, dans ce documentaire intitulé Basquiat, une vie, que l’enfant, né en 1960, l’ado superbe, le gamin radieux, le graffiteur entré glorieusement dans les galeries de la Grosse Pomme, avait soudain paru, à 27 ans, en avoir 60. La mort de Warhol sur une table d’opération en février 1987 (je me souviens ce jour-là de la réaction très jouée de Jeanne Moreau en plein Festival de Berlin, elle disait Andy…), son isolement face à la gloire qui avait surgi si vite dans sa vie, sa paranoïa, et la drogue dure dans laquelle il cherchait à retrouver l’ingénuité de sa créativité, tout cela l’avait épuisé, avait chassé ses sourires et l’avait tué, d’une overdose le 12 août 1988 à 27 ans.  

    Dans l’histoire de la peinture américaine, Basquiat est le dernier des génies véritables. Il avait rencontré en 1985 le pape Warhol dans un resto de Soho en tentant de lui vendre des cartes postales, Warhol avait eu un peu peur de lui, il s’était renseigné avant de l’inviter dans ce qui restait de sa Factory, et puis ils avaient conçu une exposition en commun, avec un poster les présentant en deux boxeurs, et c’est le jeune qui en était ressorti cogné par le vieux. Ils s’étaient alors séparés, en froid, en délicatesse comme on dit et comme il convient de le dire tant Basquiat était l’élégance même, dans sa manière de marcher, de tanguer, de parler lentement, doucement, de sourire si lumineusement et si gracieusement, avec son allure de sans-abri dans un manteau trop grand...  

    À 25 ans, cette année-là, Jean-Michel Basquiat irradiait et Warhol, cependant, faisait un peu de sur-place, c’est-à-dire qu’il déclinait comme créateur, mais, encore intouchable, il avait toujours la presse des arts visuels avec lui. Basquiat, apparemment vaincu dans leur ring, était pourtant celui (comme le dit et le montre le documentariste Vecchiet) qui « venait de mettre le pied dans la porte du pop art ». Sa peinture charnelle, sensuelle, lumineuse, venue de l’enfance et des régulières visites dans les musées (le Guggenheim, le Moma, le Métropolitan, le Whitney) avec sa mère Mathilde (d’origine portoricaine), allait revitaliser l’art dans la ville droite (la ville debout, écrivait Céline).  

    Ce documentaire, Basquiat, une vie, que vous verrez sur ARTV le 17 avril à 20 heures, brosse bien la trajectoire vive et si rapide de Basquiat, ce gamin de Brooklyn qui devint une célébrité locale dans Tribeca et Soho en parsemant les murs de graffitis signés « Soma » pour Same Old Shit, qui fit sensation télévisuelle en apparaissant régulièrement sur le câble, puis qui fut découvert et propulsé au sommet de l’activité picturale mondiale lorsque le journaliste américain René Ricard publia un premier article sur lui (« The radiant child ») dans Art Forum. On y entend plein de gens qui l’ont côtoyé, et amplement celle qui fut sa première vraie amie, qui était une serveuse de greasy spoon et qui devint par la suite une psychiatre, Suzanne Mallouk, dite « Venus ».  

    Il y a une scène dans ce docu qui dépasse toutes les autres, et qui à elle seule résume le drame de ce garçon magnifique, de cet artiste de la rue, de ce peintre inspiré qui repose depuis 23 ans au cimetière de Brooklyn, comme un Morrison au Père-Lachaise, sous des fleurs et des messages renouvelés. C’est lorsqu’un interviewer lui demande : « contre quoi es-tu en colère ? »  Il se tait. Le silence va... Le long silence, alors que son sourire meurt lentement et que son désarroi apparaît et repart, et qu’au bout de longues secondes il laisse tomber : « Je ne me souviens plus ». On peut penser qu’il pense alors à sa mère, au Guernica de Picasso qui le glaça d’un effroi transcendant, et à la mort qu’il avait juré à Venus de rencontrer avant trente ans ! 

Robert Lévesque      

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