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UN POISON VIOLENT - critique d'Helen Faradji

2011-04-21

LA JEUNE FILLE ET LA MORT

    Elle a 14 ans. De grands yeux habités par une lueur mi-perplexe, mi-timide. Des cuisses grasses et blanches. Une sensualité affolante dont elle n’a pas conscience. Une rage sourde, encore, dont elle ne sait trop quoi faire. Des pulsions, sexuelles, spirituelles, mortelles, qui vont tourbillonner autour d’elle en cet été pas tout à fait comme les autres où, de retour à la maison, après un an de pensionnat, elle va faire sa confirmation. Elle, c’est Anna, héroïne du premier long de l’à peine trentenaire Katell Quillévéré, Un poison violent, récompensé du prix Jean-Vigo l’an dernier, découvert par la Quinzaine des Réalisateurs. Elle, c’est aussi un archétype d’héroïne de film d’auteur qui, pourtant, ne ressemble jamais à un cliché.

    Car, cette Anna que nous découvrons ici pour la première fois, nous la connaissons déjà. Nous l’avons déjà croisée. Dans le Thérèse d’Alain Cavalier, couronne de fleurs blanches sur la tête, toute en intériorité. Dans l’Hadewijch de Bruno Dumont, dépassée par un questionnement qui l’habite brutalement, corps et âme. Dans À nos amours de Pialat (la jeune Clara Augarde – Anna – a d’ailleurs beaucoup d’une jeune Bonnaire, la même gaucherie, la même volupté un peu rebelle, sans en avoir néanmoins la puissance et le naturel). Dans une tripotée de premiers films aussi (La naissance des pieuvres, Douches froides, Nue propriété…) où le début de l’adolescence se fait lieu de tous les dangers, de tous les plaisirs. L’été, la campagne, l’innocence d’une jeune fille : il faut dire que l’équation de ce cinéma de l’initiation a déjà été posée, maintes fois.

    Pourtant, il y a quelque chose d’unique dans le regard que Katell Quillévéré parvient à poser sur cette jeune fille. Quelque chose de tendre, de pudique et de sauvage à la fois. C’est que la cinéaste ne cherche pas à expliquer, à enfermer cette émancipation estivale dans quelque cadre ultra-lisible. Non, elle reste toujours à distance, comme par peur d’effrayer son personnage, sorte de récepteur ultra-sensible aux ondes spirituelles et physiques qui l’entourent. Les travellings sont fluides, amples, les plongées et contre-plongées majestueuses, les plans fixes intenses sans chercher la confrontation : sûre d’elle-même et posée, Quillévéré filme doucement ce qui bouleverse, simplement le sacré, sans coquetterie le mysticisme, la solitude, le désir, la mort, les doutes. Du trouble de cette Anna, en proie à ses premiers émois, à celui de sa mère, ravagée par le départ de son mari, à celui de ce jeune prêtre qui fait face à la tentation, ou même celui de ce grand-père mourant et rieur, libéré des contraintes et convenances, Un poison violent observe un micro-univers en train de se redéfinir sans que pourtant rien ne s’y passe violemment. Le calme dans la tempête. La délicatesse dans la cacophonie d’une vie toute tracée qui éclate en morceaux. Avec sincérité, confiance et sans aucun cynisme. Sans affects ni effets. 

    Vie bourgeoise de province, passage de l’enfance à l’adolescence, tentation du mystique, virginité et pureté… le cinéma a déjà balisé ces routes-là. Et certainement mieux, c’est vrai. Avec plus de puissance, plus d’incarnation, plus de résonance. Mais que, malgré ses maladresses, malgré un récit qui se referme probablement trop mécaniquement, malgré des boucles bouclées un peu trop laborieusement, Katell Quillévéré parvienne à y creuser son sillon de façon singulière et authentique, cela ne révèle pas seulement une nouvelle signature, cela relève aussi, un peu, du miracle.

Helen Faradji

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