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KES - critique d'Helen Faradji

2011-04-28

C'EST LA LUTTE INITIALE 

    Londres, dernier sprint des années 60. Le swinging London bat son plein, les scarabées bourdonnent, les mods crânent et les jupes en perdent la tête. Antonioni se paye sa première palme d'or avec l'inoubliable Blow up. Et même la vénérable BBC s'est mise au goût du jour. Les jeunes réalisateurs de l'émission Wednesday Plays, un programme immensément populaire, parlent distanciation brechtienne, Nouvelle Vague et expérimentations. Godard a là aussi laissé sa marque. Parmi ces réalisateurs, un nom. Celui de Kenneth Loach, pas encore diminué, pas encore emblématique de tout un cinéma anglais contemporain. Avec Cathy Come Home (1966, présenté en supplément sur cette édition Blu-Ray de Kes, nouvel arrivé dans la collection Criterion), il tâtonne encore : sa marque – un fond social, un personnage pris dans le piège d'une descente aux enfers, un regard dénué de tout sensationnalisme, pour lui préférer une vraie tendresse — ne se marie pas si bien à ces nouvelles recherches formelles. La voix-off alourdit, les jump cuts sont sans âme, la musique a de gros sabots. Mais quelque chose est pourtant déjà là, indiscutable, inamovible. Un regard unique sur l'humain, ni chrétien, ni païen, simplement fraternel. Une direction d'acteurs (d'actrice, en réalité, tant Carol White s'y révèle) sans pareil, simple et sans place à la coquetterie. Une bienveillance générale qui n'a pourtant rien d'une complaisance ou d'une admiration béate pour le genre humain. Un vrai regard, en somme.

    Ce regard, fait de tendresse et d'acuité sociale, ce style direct, dur et beau, Loach n'aura de cesse de les affiner, de les affûter tout au long de sa remarquable carrière de révélateur (bien plus que de metteur en scène). Et même si ce genre de chose ne se date pas réellement, Kes peut fort probablement jouer le rôle d'acte de naissance. C'est que Loach y a rencontré deux de ses futurs plus fidèles collaborateurs : son producteur, et ancien acteur de ses essais télé, Tony Garnett qui l'entraînera en plein Yorkshire, dans la petite ville de Barnsley, un maigre 157 000 livres en poche, et Chris Menges, directeur photo franchement génial (A World Apart, The Mission, The Killing Fields, The Three Burials of Melquiades Estrada, The Reader… tout ça, c'est lui) qui pousse Loach à abandonner ses coquetteries formelles pour s'inspirer davantage des Tchèques Milos Forman et Jiri Menzel, et de leur sens de l'observation du réel si précis, si frontal et si distancié à la fois. Sous le bras, la fine équipe a un roman de Barry Hines, évoquant la relation salvatrice d'un jeune gamin paumé avec un faucon, des acteurs et des habitants du coin recrutés, leurs accents d'Anglais du Nord fièrement mis en valeur (le DVD présente deux versions du film : l'enregistrement original et une version post-synchronisée, mais rien n'y fait, les sous-titres sont indispensables), un gamin exceptionnel, dont les grands yeux tristes bouffent l'écran (David Bradley), un éclairage naturel : Kes peut prendre son envol.

    Cette impression de création en liberté, doublé de ce savoir-faire narratif unique à la BBC, est bien ce qui frappe dès les premières minutes de ce conte initiatique, moral et cruel. Rien qui n'entrave, rien qui ne semble forcé ou artificiel (même si la séquence d'ouverture semble restaurée, dans cette version Criterion, de façon un peu trop marquée, tant dans ses couleurs que dans son aspect sonore). Le souffle de Loach, son attention sans borne à la dignité des classes ouvrières, tout ce qui fera plus tard la singularité de Riff-Raff, de Ladybird, Ladybird mais surtout de Sweet Sixteen, sont là. Tout ce qui inspirera Stephen Daldry (Billy Elliot), Lynne Ramsey (Ratcatcher) ou Andrea Arnold (Fish Tank) aussi.  

    Bien sûr, on pourra toujours pinailler sur la musique, un peu trop "elfmanesque", un peu trop vieillotte de John Cameron, abusant du flutiau pour souligner de façon presque incohérente l'aspect romanesque des choses. Bien sûr encore, il y a aussi ces passages longuets et plus maladroits de balade en forêt, accentuant l'idée d'un pouvoir transcendant de la nature, comme un refuge à la misère des villes. Mais bien vite, tout cela s'oublie. Et on se laisse prendre, fasciné, à découvrir un monde dur et braillard, d'où il n'est pas exclu de pouvoir trouver de la grandeur, par petits tableaux impressionnistes. On s'abandonne à ce rythme quasi hypnotisant, qui prend le temps d'observer un vol d'aigle dans le ciel ou un match de football, sans jamais céder à l'hystérie publicitaire ou à la pose d'auteur complaisante. On s'émeut de ce récit et de cette mise en scène, sans une once de misérabilisme ou de condescendance, déterminés à révéler la dignité et la beauté. Et on découvre, peut-être mieux que dans n'importe quel autre film, ce qui fait vraiment le cinéma de Ken Loach : la compassion.

Helen Faradji

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