Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

L'APPEL DU LARGE

2011-05-05

    Les droits acquis des femmes en sérieux danger, l'écologie qui filera un tout aussi mauvais coton, l'hystérie sécuritaire, les grandes entreprises toujours plus chouchoutées quitte à réduire tout ce qui ressemble de près ou de loin à un programme social, la fermeture au monde, l'arrogance d'un gouvernement désormais maître à bord, Tim Horton en joyau de la couronne nationale et bien sûr la culture comme paillasson où tout ce beau monde pourra s'essuyer allégrement les pieds… c'est un cauchemar? Non. Mais l'espace d'un billet, on préférera rêver.

    Car c'est bien de rêve dont il est question dans ce Fantôme du capitaine, nouvel ouvrage de ce cher Gilles Jacob, paru aux éditions Robert Laffont et ainsi nommé parce petit, enfant timide et peureux comme il l'écrit, le Gilles de l'enfance s'était élu le capitaine Nemo comme héros de ses rêveries d'aventure. Comme on le comprend. Un appel du large donc, une invitation à un fantasme de vie plus douce, plus belle, plus forte (une vie de cinéma, quoi) qui résonne au fil de ces 336 pages dédiées, évidemment, au cinéma, à ses princes et ses princesses, ses rois et ses reines, ses chevaliers et ses guerrières.

    63 lettres à des acteurs, actrices, réalisateurs (de Fellini à Leconte en passant par Bergman, Wenders, Desplechin ou de Oliveira…), mais aussi à des figures imaginaires et mythiques, plus une à nous, lecteurs et un post-scriptum particulièrement fantasmagorique, entre Portrait de Dorian Gray et Zelig,  « écrit » par le directeur du Musée du Louvre à Mme Gilles Jacob, épouse dudit grand homme. Voilà ce qui compose ce Fantôme, étonnante, émouvante, clairvoyante balade dans un univers de cinéma au gré de coups de cœur et de gueule, toujours malicieux, toujours amoureux, de celui dont on envie l'occupation. Directeur du festival de Cannes, imaginez-vous ça! On doit en croiser, du beau monde. On doit en avoir, des réserves de souvenirs à chérir au coin du feu.

    Et ce sont précisément ces souvenirs, mais aussi ces délires imaginaires que nous font visiter toutes ces correspondances à sens unique. Certaines sont franchement drôles (celle à Woody Allen où il vante les mérites, et les tracas, d'avoir une mère juive et des gâteaux au chocolat, « pas trop cuits, moelleux à cœur, servis avec une boule de glace à la vanille et un nuage de crème Chantilly »). D'autres vraiment bien trouvées (celle à Satan où il explique sans se démonter au grand Lucifer que cette histoire de vente de l'âme n'est pas bien sérieuse). D'autres encore inspirantes (celle au rédacteur en chef du New Yorker où il explique comment fonctionne son processus créatif – car il est aussi question de littérature dans ces lettres – en se référant au cognassier du Songe de la lumière de Victor Erice). D'autres enfin moralement irréprochables (celle au Loup de Tex Avery à qui il explique « nous ne sommes plus dans les bois, tu n'es plus un être fruste aux instincts primitifs, accumulateur d'échec amoureux. Tex, ton créateur, a le génie de l'anthropomorphisme. Tu es désormais un homme, mon fils, et un homme civilisé. Conduis-toi comme tel. »).

    Gilles Jacob mêle les destinataires en autant d'envolées poétiques, émouvantes, fantaisistes. Mais il y mêle aussi ses propres personnalités. Notamment celle d'amoureux. D'admirateur. De soupirant transi. Car l'amour l'emporte haut la main, dans ces lettres adressées à sa muse (elle a droit à cinq missives, la chanceuse) , celle qui fait battre son cœur un peu plus vite, un peu plus fort, celle qui porte le plus beau prénom du monde : Juliette Binoche. D'autres grandes sont évidemment de la partie (Deneuve, Hayworth, Aimée, Fonda… un véritable panthéon de la beauté sur grand écran), mais c'est à Juliette, «ma Juliette, intimidante Juliette » écrit-il, qu'il réserve les plus belles lignes, les douceurs les plus câlines (« mes mails Vous manquent (c'est gentil, ça), mais moi c'est de ne pas Vous voir qui m'atrophie. Que dis-je qui m'atrophie : me catatonise, me ventile, m'anéantit, me désagrège, me dissémine »), les confidences les plus intimes (« je voudrais seulement que vous soyez avec moi en cet instant précis. Que vous compreniez que, sans ma muse, je n'arrive plus à travailler. Vous devriez sentir que je peux écrire que lorsque je vous sens proche »). De l'amour, en paquets légers et libres comme l'air, des emportements du cœur plein de grâce et d'émotion qu'il ne s'agit pas de contenir, du désir, des colères d'enfant abandonné, des déclarations fines et sincères… le cœur de Gilles Jacob bat. Fort. Avec passion et style. C'est ce qui rend son écriture si chaleureuse, si rare, si vibrante. Et surtout si réconfortante en ces temps où notre cœur, lui, soupire à grands bruits. 

Bon cinéma

Helen Faradji  

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