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D’UN HÔTEL À L’AUTRE - par Robert Lévesque

2011-05-12

    Après le miracle de grâce autobio des Quatre cents coups, l’hommage senti au film noir américain de Tirez sur le pianiste et le romantisme franco-allemand de Jules et Jim, Truffaut (qui sera toujours en deuil de son mentor André Bazin) écrivit rapidement avec Jean-Louis Richard (un ex de Jeanne Moreau) le scénario de La peau douce. Un mois dans une chambre du Martinez à Cannes. Ce film, sur un adultère qui finit très mal, a eu beaucoup à voir avec les hôtels, celui de l’écriture du film et ceux dans lesquels se retrouvent les protagonistes (un écrivain et une hôtesse de l’air) à Lisbonne, à Reims, à Paris et à la campagne pour vivre (sans plaisir il est vrai, Jutra aura eu raison d’y déceler de l’amertume) leur liaison dans la France en noir et blanc d’avant Mai 68.
 
    Pour ma part, question hôtel, j’ai eu avec La peau douce un singulier rapport d’intimité (j’ai vu ce film six ou sept fois, ce n’est pas un grand Truffaut mais un Truffaut près de lui et de son mal de vivre) car j’ai longtemps descendu, d’abord sans le savoir et ensuite comme un pèlerin truffaldien, à cet hôtel collé au flanc du Théâtre de l’Odéon, le Michelet-Odéon, dans lequel Truffaut tourna les scènes supposées se passer dans un hôtel de Reims. Pierre Lachenay (Jean Desailly) et sa maîtresse (Françoise Dorléac) y descendent le temps d’une conférence sur Gide que donne Lachenay à l’élite culturelle rémoise en marge de la présentation d’un documentaire de Marc Allégret sur le grand contemporain capital.
 
    Quand je revois ce film de 1963 (sorti en 1964, généreusement hué dans un beau chahut à Cannes qui fera dire au cinéaste : « heureusement que j’ai la peau dure »), outre que je persiste à le trouver sinon réussi du moins important dans la filmographie de ce gamin hébergé chez les Bazin qui avait fait Les mistons en 1958, je cherche évidemment à retrouver les erres de « mon » hôtel deux étoiles du VIe. Ai-je habité cette chambre ? Je reconnais la rampe en courbe de l’escalier, et je reconnais aussi le petit salon à droite de l’entrée, dans lequel Françoise Dorléac (elle s’appelle Nicole) attend son amant, car c’est là que je prenais mes petits déjeuners. Dans le hall un peu étroit, je me souviens d’avoir appris en 1992 par un coup de fil ému d’un de ses proches (au même emplacement du téléphone utilisé par la si belle Dorléac) la mort de Jean Basile…
 
    Truffaut, qui venait d’avoir une histoire mal aboutie avec Marie-France Pisier (que les frères Lumière aient son âme), en pinçait alors pour cette sœur de Catherine Deneuve, « Framboise » Dorléac comme il l’appelait. De si jolies filles en fleurs…, elles étaient quatre sœurs les Dorléac, et nées de deux parents comédiens. Mais Françoise, la plus saugrenue, la plus piquante, la plus vive, allait mourir de la plus atroce façon, le corps calciné à 25 ans dans une voiture qu’elle conduisait à vive allure pour ne pas rater son avion à l’aéroport de Nice le 26 juin 1967. Pincement au cœur pour les fans finis comme moi de cette merveilleuse actrice-comète quand on revoit La peau douce dans lequel elle joue une hôtesse de l’air…
 
    On trouve de l’autobiographique en mineur dans ce quatrième Truffaut (qu’on verra sur TFO  le lundi 16 mai à 21 heures), ses liaisons incertaines refrénées par une certaine mélancolie dans le commerce entre les sensibilités – lui l’homme  qui aimait les femmes et qui filmait l’amour en fuite – et aussi le fait qu’il donne à l’amant le nom de famille de son ami d’enfance, Robert Lachenay, celui qui lui fit découvrir Balzac. Pierre Lachenay, au début du film, prend un vol Paris-Lisbonne pour justement aller donner une conférence sur Balzac ; il remarque cette Nicole hôtesse de l’air qui va le faire chavirer mais jamais rire, jamais exulter ni sembler heureux. C’est pourquoi Claude Jutra, qui était l’ami montréalais de Truffaut, lui enverra cette lettre le premier août 1964 (aujourd’hui aux archives des Films du Carrosse) dans laquelle il lui écrivait : « J’ai trouvé bien tristes vos personnages. En tant qu’ami, cette vague amertume que le film exhale m’a fait un peu peur, puisque je sais que vos films vous ressemblent exactement, trait pour trait, au moment que vous les faites. J’espère ainsi que le prochain sera joyeux ».
 
    Le prochain fut Farenheit 451. Pas exactement un film joyeux…
 
 
Robert Lévesque

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