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FUTURESTATES - Critique d'Apolline Caron-Ottavi

2011-05-12

FUTURESTATES OU LE COURT-MÉTRAGE PRÉVENTIF

   Futurestates est un projet de l’ITVS, l’Independent Television Service, qui promeut des productions engagées et des créateurs indépendants, à la télévision, mais désormais également dans les nouveaux médias, visant dès lors un public international. Le site Futurestates propose d’imaginer ce que peut être le futur des États-Unis à plus ou moins long terme, avec ses nouveaux défis écologiques, sociaux, ou encore éthiques. Le gros du projet est une série de petits films (déjà deux saisons d’une dizaine d’épisodes sont en ligne, nous ne parlerons ici que de la première) commandés à des cinéastes plus ou moins aguerris. Principalement de jeunes cinéastes s’étant déjà fait remarquer dans les festivals internationaux, et qui ont, avant, tous réalisé des courts métrages, ayant pour la plupart à leur actif un seul long métrage. Pour prôner le monde de demain, ITVS semble avoir tenu à concocter un panel parfait du multiculturalisme : des cinéastes américains d’origine iranienne (Ramin Bahrani), coréenne (Greg Pak), indienne (Ben Rekhi), chinoise (Tze Chung), mexicaine (Aldo Velasco), etc. Un multiculturalisme qui n’a d’égal que celui que l’on retrouve dans les films en question, à l’image du bébé black-blanc-asiatico-latino de l’épisode The Rise (Garret Williams).      

    Ces courts-métrages sont d’une forme un peu particulière. Ce ne sont pas vraiment des « web-films », par leur durée tout d’abord (de quinze à vingt minutes chacun), et par leurs conditions de réalisation : commandités et financés, leur qualité technique et leurs ambitions sont impressionnantes, et en font de véritables productions miniatures. Pour cette même raison, ce ne sont pas non plus des courts-métrages de débutants, ou d’auteurs indépendants, librement inspirés. C’est d’ailleurs peut-être là la limite à laquelle se heurte la plupart d’entre eux: les scénarios sont souvent complexes, et s’embourbent parfois dans leur tentative de miniaturiser avec fidélité un genre. Démesurés pour le format, les films tombent parfois dans les clichés du genre, comme le film politique (Mister Green, Greg Pak), ou le film policier-science-fiction (Pia, de Tanuj Chopra). Cela n’enlève rien à leur qualité d’exécution, mais les rend un peu moins intrigants, un peu plus fatigants à suivre. Cette forme reste encore à inventer, et ce format condensé donne parfois de drôles d’objets, des films à la fois extrêmement maîtrisés et un peu impersonnels, dont on peut se demander s’ils parviennent à atteindre leur cible, celle de sensibiliser le spectateur aux enjeux de demain. Car il n’y a rien de véritablement inquiétant dans le monde post-apocalyptique de Ben Rekhi ou de Greg Pak : le film catastrophe a peut-être décidément besoin du grand écran et de ses deux heures pour « prendre ». Les idées de départ sont souvent originales (le thème du maïs transgénique dans Seed, ou la « végétalisation » de l’espèce humaine dans Mister Green), mais les moyens de parvenir à la chute sont parfois tirés par les cheveux, et l’on n’a finalement pas envie de voir ce type d’intrigue complexe dans un court sur internet…  

    David Kaplan joue au contraire la carte de l’efficacité avec Play, où le monde n’est plus qu’une succession de jeux vidéos emboîtés : pas besoin d’intrigue ni de narration, Kaplan joue le jeu du zapping 2.0 en nous propulsant d’un monde à un autre. Ce qui provoque la faiblesse de certains comme nous le disions plus haut devient ici sa force : il assume le fait qu’il n’y a « pas le temps ». Tze Chun lui aussi s’interroge sur le temps, par le sujet cette fois de Silver Sling : l’idée des grossesses accélérées, mais risquées, portées par des jeunes filles dans le besoin pour des femmes actives qui n’ont « pas le temps » d’avoir un enfant. La sobriété des personnages et de la mise en situation (la jeune femme doit choisir entre devenir stérile et faire venir son frère de Russie) est bien plus marquante que la dramatisation excessive des émotions de certains épisodes (où le spectateur se retrouve pris de court, étranger à l’intimité des personnages, à distance qu’il est de son écran d’ordinateur). Ainsi, sans généraliser, on peut avancer que les films qui s’en sortent le mieux sont ceux qui évitent la science-fiction de haute volée, et choisissent plutôt une science-fiction de proximité, à peine discernable de notre réel à nous. Cette règle a déjà été éprouvée par les écrivains, mais le court-métrage internet, contraint par sa forme, la confirme : ce sont d’infimes différences qui rendent le futur inquiétant, et la science-fiction dérangeante. Alors que le thème de The Rise de Garett Williams est une situation déjà courante de nos jours (un vieux couple se voit forcer de vendre leur maison familiale à perte), la chute du film, seul plan de véritable science-fiction, n’en est que d’autant plus forte, nous renvoyant cette question : et si dans un futur proche, la seule différence était que ce soit à nous que ça arrive, et non plus toujours aux «autres » ?   

    Enfin, parmi tous ces films, il y a un chef-d’œuvre, qui prouve que faire du cinéma, du grand cinéma, est possible sur le web : Plastic Bag de Ramin Bahrani prend au pied de la lettre l’habitude des messages environnementaux de faire parler les sacs plastiques (« jetez-moi », « je suis recyclable »). Narré par la voix de l’ovni Werner Herzog, le film suit le parcours d’un sac en plastique, et ses questionnements sur son existence et son immortalité. Minimal, Plastic Bag est bien plus qu’un pamphlet écologique : derrière un anthropomorphisme qui donne la larme à l’œil, c’est un véritable conte philosophique, qui porte aussi sur le destin des hommes et les menaces contemporaines qu’il s’impose. Certaines images de barbelés ou du trash vortex ne sont pas sans rappeler notre histoire, et certaines situations humanitaires qu’il nous faut aujourd’hui affronter. Évidemment, on peut rétorquer que c’est le cinéaste qui se soucie le moins des conventions et du projet d’ensemble qui a réalisé cette perle… néanmoins, le film est là, grâce à ce cadre.   

    Ces petits films, loin de tomber dans la facilité, semblent donc gagner à retrouver l’art de la simplicité. Futurestates a le mérite de promouvoir de nouveaux cinéastes et de s’emparer d’une forme encore naissante : le mini-feature pourrait-on dire, encore différent du web-film ou du court-métrage de festival. Un terreau riche et prometteur : vers un nouveau minimalisme de la forme filmique ?

Apolline Caron-Ottavi

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