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VISITE À L'EXPOSITION KUBRICK - par Juliette Ruer

2011-05-12

    Après avoir payé, on lui dit qu’il doit monter jusqu’au 5ème étage par les ascenseurs. Il y entre, avec d’autres pèlerins, et sur les portes de métal se refermant apparaissent les deux gamines de The Shining… Il lévite. En sortant, il tombe dans la salle 2001, A Space Odyssey. Il lévite encore. Le cinéphile a peur de ne pas tout voir : le projecteur frontal  énorme, un coin de savane préhistorique,  le costume de singe à côté du casque orange de Keir Dullea (le vrai casque, c’est le vrai !!!) et les plans d’architectes et d’ingénieurs qui serviront à construire le module en rotation. Et pour un peu, s’il ne lève pas la tête, il raterait le monolithe… Bête à dire, mais la vue de cette énorme cassette vhs noire suspendue par des câbles de métal remplit de joie !  Comme s’il était enfin dompté, ce monolithe;  toujours fascinant, mais peut-être moins néfaste. Par contre, le bébé aux grands yeux - lui aussi en suspension - n’est pas impressionnant pour un sou, sans son halo et sans son cadre.  Et nous ne sommes qu’aux deux premières minutes de la visite…

    On vient d’entendre le cri de cow boy du Major King Kong qui chevauche sa bombe. On s’attarde pour revoir encore cette scène démente de Dr. Strangelove or: How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb. On détaille la maquette de la salle de conférence des généraux américains, sorte d’hémisphère à plafond oblique qui rappelle les découpes inclinées de Frank Lloyd Wright. Dans un recoin, des photos de WeeGee, ami de Kubrick et photographe de génie spécialisé dans le chien écrasé et l’humanité grouillante de Manhattan, dépeignent une somptueuse bataille de tartes à la crème entre les acteurs de Dr Folamour. Kubrick voulait pousser la farce jusqu’à ce que les Américains et les Russes se balancent des kilos de crème dans le nez. La scène fut tournée, photographiée, et Kubrick la coupa au montage.

    Puis viennent Spartacus et Paths of Glory. Le buste de Charles Laughton, un costume romain qui craquèle, la photo de centaines de figurants sensés être morts, avec leurs numéros. Kirk Douglas est le héros magnifique de se deux films et producteur principal de Spartacus.

    L’affiche de Lolita frappe encore. Une citation de Kubrick sur le mur déclare qu’il aurait aimé être aussi érotique que Nabokov. Sous verre, une lettre dactylographiée d’une ligue chrétienne américaine quelconque rappelle sèchement au cinéaste que son film est totalement immoral.

    Petit de taille, mais impressionnant : le costume de Droogs sans Malcom Mac Dowell pour le porter reste inquiétant.  Et les femmes-tables dans le bar restent  assez dingues, autant d’années après. Une guide enthousiaste rappelle à son groupe (élèves et/ou jeunes cinéphiles attentifs, amen) que le cinéma n’est pas un art anodin : en quelques phrases, elle raconte le fric fou engrangé par la Warner avec Clockwork Orange (62 semaines à l’affiche en 1972), les actes de délinquance perpétués par des jeunes en costumes de Droogs à la suite de la sortie; et la puissance d’un réalisateur qui réussit à faire plier la Warner et à faire retirer le film des salles en Angleterre. Le film ne ressortira qu’après la mort de Kubrick.

    Dans la salle Eyes Wide Shut, quelques masques de Venise sans intérêt et le très beau tableau de Christiane Kubrick, une première oeuvre où elle a peint son mari qui trône au milieu des fleurs. En photos, sur le mur, tout  le monde sourit ; le réalisateur, Tom Cruise, Nicole Kidman, la fillette et Sydney Pollack. De Barry Lindon, pas grand-chose par contre pour rappeler la lente majesté du film. Mais Marisa Berenson parle en français dans les audio guides. Et Malcolm Mac Dowell y cause en anglais.

    D’un côté du couloir, on soulève un rideau et ce n’est que musique sur quelques images marquantes; la musique, acteur de premier ordre chez Kubrick. Sur le mur opposé, plusieurs photos du jeune Stanley quand il travaillait à 17 ans pour le magazine Look. Et puis les premiers films où l’on voit déjà le cinéaste à l’œil opaque, toujours collé à sa caméra. Dans un aquarium, des dizaines d’objectifs et de lentilles.

    « All work and no play makes Jack a dull boy »... Ce que Jack Nicholson tape sans fin dans The Shining est imprimé sur un panneau vertical, à coté de la machine à écrire. En vitrine, les robes bleues des fillettes, et plus loin, un petit labyrinthe en fausse herbe. La hache de Jack est accrochée. Rien ne bouge, et c’est tant mieux. En vidéo Shelley Duvall explique avec un grand sourire le déplaisir du tournage et ses engueulades avec le maître.

    Dans un couloir, dernier tour de piste avec Full Metal Jacket, puis avec le plus grand film sur Napoléon jamais imaginé, rêve inachevé de Kubrick symbolisé ici par plusieurs  croquis et une bibliothèque remplie des livres sur l’empereur. Des photos de repérage de Aryan Papers, film sur les camps lui aussi non réalisé. Cela tombait mal, Schindler’s List venait de sortir et avait beaucoup de succès. Enfin, dernier rêve, les dessins de Artificial Intelligence et une vidéo avec Steven Spielberg qui a repris le flambeau après le décès de Kubrick en 1999.


    Impression finale du cinéphile sortant dans la lumière de l’après-midi parisien ? Pas facile de faire une expo sur un cinéaste. Pour expliquer ce qu’il fait, comment il le fait et pourquoi il le fait… ça part dans tous les sens. Il faut montrer un plan, un devis, un objet, un costume, une image fixe, une image en mouvement, un son, une citation, mais aussi  l’idée d’un film, le rêve d’un film. Bref, faut défaire le casse-tête. C’est épars, mais le fanatisme du cinéphile en lévitation remet très bien les morceaux dans l’ordre.

Exposition Stanley Kubrick, orchestrée par Christiane Kubrick, son épouse, Jan Harlan, son beau-frère et producteur et Hans-Peter Reichmann Directeur des expositions du Deutsches Filmmuseum.

Juliette Ruer

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