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24 IMAGES À CANNES - JOUR 2 - par Philippe Gajan

2011-05-13

Il n'y a pas beaucoup de hasard à Cannes, certainement pas en tout cas en ce qui concerne la programmation, l'ordre des films et ce qui s'en suit, c'est-à-dire la manière dont ces derniers se répondent. Ainsi donc, Thierry Frémaux a décidé d'ouvrir la compétition avec deux films au féminin, des films à la fois réalisés par des femmes et sur des destins singuliers de femmes. Deux films cliniques, terrifiants à leur manière et qui forcément donnent le ton et le la en ce deuxième jour. Des films sévères, superbement (trop?) maîtrisés et chacun d'eux profondément habités par leur actrice principale (la palme d'interprétation pour Tilda Swinton en mère rongée par la culpabilité?)

Le premier d'entre eux inaugure donc la compétition. Sleeping Beauty est un film mystérieux qui cultive ce mystère, une sorte de conte fantastique et cruel contemporain aussi raffiné que désespéré on pense à Buñuel) qui flirte avec les côtés sombres de l'âme humaine et surtout avec la Mort, la petite, celle qu'on simule, comme la grande, celle qu'on ne peut vaincre. Il partage avec Eyes Wide Shut cet attrait envoûtant pour les univers fantasmés et pour les territoires interdits. Le premier film de l'écrivaine australienne Julia Leigh s'attache au parcours d'une jeune étudiante à la beauté évanescente qui semble traverser la vie (ses cours, ses petits boulots, ses aventures sans lendemain) comme un fantôme, sans laisser d'empreintes, sinon lors de visites qu'elle rend à un jeune homme malade avec qui s'instaure de troublants rituels. Elle rejoint une très étrange organisation qui organise des soirées fétichistes pour des vieillards riches et puissants. Droguée consentante, elle est offerte nuit après nuit à leur impuissance, qu'ils tentent de reconquérir lambeaux par lambeaux les souvenirs d'une jeunesse à jamais perdue ou de freiner le lent processus de décomposition de leur corps, dans un décor digne du conte de Perrault. Ce n'est jamais sordide (on imagine avec un sujet comme celui-là!) mais surtout aucun motif n'est convoqué, aucune justification, aucun jugement n'est prononcé. Tout juste si l'on pourrait voir ce film comme une parabole | dissection d'une société amnésique malade de sa propre suffisance qui tente de percer ou de redécouvrir le grand mystère de la vie. C'est peut-être là les limites d'un film fascinant mais qui peine à ouvrir sur autre chose que lui-même, comme un peu trop en contrôle.

We Need to Talk About Kevin de la britannique Lynne Ramsay (qu'on attendait depuis 2002 et son Morvern Callar) est tout aussi maîtrisé formellement et tout aussi implacable dans sa proposition. Ce portrait d'une relation mère fils totalement porté par la remarquable performance de l'écossaise Tilda Swinton est fascinant narrativement. Car en créant une mosaïque d'instantanés, de lambeaux de vie qui se déroulent chronologiquement en alternance avant et après un massacre d'une violence et d'une gratuité inouie vers lequel le film converge comme un terrible aimant (le film est placé sous la couleur rouge), la cinéaste, à l'instar de Gus van Sant pour Elephant refuse pourtant de donner des raisons aux gestes monstrueux que posent le fils. C'est bien plus la culpabilité d'une mère totalement détruite que Lynne Ramsay s'attaque et dissèque au scalpel. Pas de déterminisme donc mais une étude en profondeur de l'impuissance d'une femme.

À mille lieux de ces territoires sombres et cette fois-ci dans la sélection parallèle Un certain regard qu'il ouvrait Gus van Sant nous offrait un film lumineux, si loin et si proche pourtant de son dernier chef-d'œuvre Last Days. Bien que hanté également par la mort, , une mort que seuls les anges et les fantômes d'un Gus van Sant apaisé ont su apprivoiser, Restless est avant tout une ode à la vie et à l'amour, une sorte de remake improbable de Love Story (!) porté par la grâce. Une adolescente atteinte d'un cancer incurable (joué par l'Alice de Tim Burton) et un beau et ténébreux jeune homme (joué par Henry Hopper, fils de Denis) irrésistiblement attiré par les salons mortuaires et autres enterrements se rencontrent et vont s'aimer sous les yeux de son unique ami, le fantôme d'un kamikaze japonais. Peut-être que le classicisme de l'histoire et le côté assagi du traitement formel ont écarté le film de la sélection officielle. Pourtant, en cette époque de doute, il fallait du culot pour livrer une histoire aussi enchantée sur un sujet aussi douloureux. Sans compter que par moment, on a l'impression d'arpenter les rives du fleuve de la mort (la scène d'Halloween est superbe à cet égard). Toute la magie du cinéma au service d'une noble cause…

Un début plein donc, et ça ne fait que commencer. Car demain nous avons un pape, et c'est le grand Nanni Moretti qui nous l'annonce!

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