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24 IMAGES À CANNES - JOUR 3 - par Philippe Gajan

2011-05-14

     D'abord, donc, attaquons-nous à la (micro) sensation de l'heure. Cannes se nourrit de sensations, Cannes se meurt sans ses rumeurs qui enflent comme la grenouille de la fable. Beaucoup par ses stars (Jane Fonda sur le tapis rouge), par l'absence de ses stars (Woody sans Carla et Marion Cotillard, Sean Penn annoncé comme fâché avec Malick), par ses futures stars (Henry Hopper, fils de…), ses icônes (Tilda Swinton), ses titres sulfureux (The Slut, le film israélien de la semaine de la critique)… Et bien sûr par ses films. On reviendra sur Habemus Papam, le film de Moretti qui ne fit pas scandale et qui donc brille mais ne bruit pas. En revanche, la (petite) sensation franco-française de l'heure, le Gomorrah 2011, c'est Polisse (entendre Police), sorte de L627 à la sauce Law and Order crime sexuels, violente charge populiste de gauche sous forme de chronique de la vie quotidienne de la Brigade de protection des mineurs. La cinéaste Maïwenn Le Besco a manifestement rameuté tous ses copains pour ce film de conscience sociale aussi subtil qu'un éléphant dans un jeu de quilles : Joeystarr, Emanuelle Bercot (co-scénariste), Karin Viard, Sandrine Kiberlain, etc., etc… Bref, il faut hurler notre horreur, il faut dire notre horreur de l'horreur. Un cri du cœur dont on ne saurait remettre en cause la sincérité, c'est déjà ça. Le problème n'est donc pas le dessein, noble, on ne peut être contre la vertu, mais bien les moyens employés.

    Polisse procède par accumulation, par addition. Point de repos donc. Le film n'est pas sordide mais on a le sentiment que là où la cinéaste enchaîne les cas, les commentaires, les exemples, les doutes, les coups de gueule… on a l'impression, disions-nous, qu'il faudrait au contraire savoir faire silence. Le cinéma nous l'a souvent montré, non pas se taire devant l'horreur mais prendre le temps et les moyens de l'affronter! Les grands cinéastes, comme Resnais ou Depardon par exemple, l'ont maintes fois prouvé. Est-il nécessaire de dénoncer l'horreur de notre monde, est-ce le rôle du cinéma ? Certainement. Faut-il le faire à la manière d'un bulldozer ? Pourtant Maïwenn semble avoir les meilleures intentions du monde et surtout des intuitions justes. Il y a cette scène où Joeystarr pour évacuer la pression tombe sur la photographe jouée par Maïwenn accusée de faire du sensationnalisme en ne fixant que les moments de détresse ou d'action. Curieux qu'elle n'est pas retourné cette sentence vers elle-même… Au bout du compte le spectateur ne progresse ni dans sa connaissance du sujet ni dans celui de sa propre position face au sujet. Trop moral, trop donneur de leçons, trop tout finalement. On est loin du Fait divers de Depardon.

     Et notre Habemus Papam dans tout ça? Qu'il paraît sage, comme en retrait du bruit et de la fureur du monde. Et pourtant, il en dit certainement autant sinon plus sur notre époque. En livrant un film d'une limpidité, d'une simplicité volontaire comme jamais, Moretti l'espiègle et Moretti le sage ont uni leurs efforts pour nous offrir la version longue de son verre d'eau dans Cara Diario. Moretti l'inquiet s'interroge sur le sens de la vie, et le fait par le biais de pas moins trois disciplines, ou plutôt de trois formes de recherches : l'église, la psychanalyse et le théâtre. Si l'église est gentiment taclée dans le coin (un traitement drôlissime mais finalement jamais ridicule de la crise contemporaine de la foi – et le tournoi de volley est un moment d'anthologie), si la psychanalyse subit (en raccourci) le traitement que lui réserve Moretti habituellement, c'est Michel Piccoli qui emprunte la voie du théâtre en une déambulation romaine et toute mélancolique qui n'est pas sans nous rappeler celle qu'il accomplissait dans Je rentre à la maison. Du grand Moretti + de Oliveira… que pourrait demander de plus le cinéphile! Un grand film sur lequel on aura certainement l'occasion de revenir.

Philippe Gajan

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