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24 IMAGES À CANNES - JOUR 7 - par Philippe Gajan

2011-05-18

    Bienvenue dans l'univers de Kaurismaki, un petit monde où il fait bon aller se bercer d'illusions. Le Havre, la ville portuaire française, sera donc, le temps d'un conte de fée apparenté au réalisme poétique du cinéma français d'après-guerre, notre havre. On a le sentiment qu'Arletty ou encore Jouvet pourrait surgir à tout moment, mais c'est plutôt la tribu du cinéaste finlandais qui vient comme d'habitude peupler la fable. À commencer par le grand André Wilms, formidable et si généreux acteur (une palme s'il vous plaît!), la non moins grande Kati Outinen (en français s'il vous plaît!), Jean-Pierre Daroussin venu de la tribu d'à côté, celle de Guédiguian (impeccable en commissaire humaniste sanglé dans son imper) et d'autres encore comme Jean-Pierre Léaud, Pierre Étaix (!) et les trognes punkabilly habituelles (et en guest star, incroyable, Little Bob lui-même ressorti pour l'occasion du paradis rockab'). Bref, nous voilà en pays de connaissance prêts à affronter la méchanceté du monde ! Car, chez Kaurismaki, il faut voir au-delà justement de la fable car cette dernière est adossée au monde contemporain, un monde beaucoup plus complexe et impitoyable, cette fois-ci par le biais d'une anachronique télévision qui donne des nouvelles de la jungle de Calais, ce camp d'immigrés illégaux qui a subit le même sort que Sangate il y a quelques années.

    Donc, voilà, cette tribu d'humbles, de l'épicier à la boulangère du quartier, unis le temps du sauvetage d'un enfant clandestin. Le temps donc de croire au miracle, bien sûr, le temps pour le cinéaste de nous rappeler que chaque geste compte et qu'il faut toujours garder espoir. Kaurismaki est de retour donc, dans une veine plus proche de L'Homme sans passé que de Juha, une veine plus humaniste que formaliste. Bien sûr c'est touchant, mais ce n'est jamais mièvre. Kaurismaki n'est pas naïf et ne nous fait pas l'injure de croire qu'un film peut sauver à lui seul tous les immigrés illégaux. Mais coïncidence, alors que l'actualité française parle de la montée de l'extrême droite et de la remise en cause de l'espace de Schengen suite aux révolutions arabes, Le Havre est parfaitement en phase avec notre époque. Plus qu'un refuge, le film est finalement un espace volé au temps, un espace pour se ressourcer et reprendre des forces.

     C'est aussi cela sans doute le cinéma. À Cannes, cela détonne, au milieu de tous ces univers sombres, inquiets, charriant toute la misère du monde ou encore mettant en scène l'infinitude humaine face à l'infini du cosmos (Malick, Kawase, von Trier). Chaque année, cela prend une bonne dose de rationnel pour ne pas sombrer dans la confusion, alors que paillettes côtoient des horreurs sans nom.

     Parlant de l'horreur, le cinéma arrive parfois à dépasser la simple illustration. C'est le cas d'un film exigeant et pourtant nécessaire et courageux présenté à la Quinzaine des réalisateur, El Velador (Le veilleur), film essai mexicain tourné dans le cimetière où sont enterrées les victimes de la guerre des narcos, cette guerre sans nom qui en trois ans a fait d'ores et déjà plus de 20 000 morts. La réalisatrice Nadia Almada a réussi ce tour de force d'éviter à peu près tout à l'écran : la violence, le sensationnalisme, le didactisme… Le film n'est plus sur cette guerre, il est avec, contre, tout contre. Certes, cela donne un film difficile, extrêmement dépouillé, un peu flottant, presqu'irréel, l'actualité ne pénétrant que par l'entremise de bribes de nouvelles à la radio. Mais ce faisant, le spectateur n'a plus le choix que de résister à son tour, résister pour ne pas se résigner ou se laisser aller. On est loin de la stratégie de Aki Kaurismaki, et le film est nettement moins sympathique. Mais pas moins essentiel.

Philippe Gajan

La bande-annonce de Le Havre:

Le Havre, d'Ari Kaurismäki (extrait) par telerama

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