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« SI TROP SEXY, S’ABSTENIR » - par Robert Lévesque

2011-05-19

    Dans le cycle Doinel, réalisé de 1959 à 1970, la jolie fille, celle qui vous allume puis vous laissera mourir d’amour à petit feu, n’a rien de la nana, du « canon » ou du « pétard » ; c’est le genre madone d’une joliesse fatale, avec des traits purs et des attaches fines, mais réservée des gestes et des poses ; c’est la fille de bonne famille, une petite bourge, même si ses parents sont des travailleurs, et qui sait des communistes… À 17 ans, donc, le jeune Doinel, un vieil ado sérieux revendiquant sa solitude et son indépendance, définitivement revenu de son enfance délinquante, avait besoin, pour découvrir l’amour (c’était dans l’un des cinq sketchs de L’amour à vingt ans), d’une douce nénette. Qu’elle ait des nichons importait moins. Il aimait la grâce plus que les formes…  

    François Truffaut, qui avait accepté la commande d’un producteur ambitieux (Pierre Roustang fit signer Ophuls, Wajda, Ishihara et Renzo Rossellini pour cette production internationale à cinq sur le thème des premiers amours), en profita pour ramener son Doinel en revisitant l’une de ses propres amourettes avortées (avec Liliane Litvin, une copine, une fidèle des séances de 16 heures à la Cinémathèque d’Henri Langlois). Il fit paraître une annonce dans Cinémonde pour dénicher sa perle rare : « François Truffaut cherche une fiancée pour Jean-Pierre Léaud et pour L’Amour à vingt ans. La partenaire de Jean-Pierre doit être une vraie petite jeune fille, pas une lolita, pas une « blousonne », pas une petite jeune femme. Elle doit être simple et rieuse, et avoir une bonne culture moyenne. Si trop sexy, s’abstenir ».  

    Un journaliste de Nice lui envoya illico une photo d’une comédienne amateur du nom de Marie-France Pisier (celle qui vient de se noyer en avril dernier, à 67 ans, retrouvée par son mari aux petites heures du matin dans sa piscine de Saint-Cyr-sur-Mer dans le Var, fortement alcoolisée selon le rapport d’autopsie). Cette jeune Niçoise, qu’on présenta à Truffaut en décembre 1961 à Saint-Paul-de-Vence, était parfaite pour le rôle, ni lolita ni blousonne. Tout le contraire d’ailleurs de la lolita et du garçon manqué. Madone, vous dis-je. Celle que l’on prie de nous aimer et qui, malgré les supplications, vous échappe. Elle largue Antoine Doinel comme Liliane Litvin lui avait échappé dans la vie réelle quelques années plus tôt. Un baiser volé, le premier de Doinel (avant ceux en nombre de Baisers volés de 1968), aura suffi pour que sa mélomane (Truffaut, en petit brouilleur de piste, troque les séances de la Cinémathèque pour des concerts aux Jeunesses musicales) cherche la distance et choisisse la fugue… Avec un autre.  

    On ne se crée pas un alter ego sans risque. Comme Antoine avec Colette (ce court-métrage de 30 minutes a pour titre Antoine et Colette, on le verra sur TFO le 23 mai à 21 heures après une projection de Baisers volés), François en pincera pour Marie-France… Durant le tournage, Truffaut quitta sa femme Madeleine Morgenstern et ses deux filles pour s’installer à l’hôtel. Mais il n’osera pas passer à l’acte avec la petite Pisier…, il a 30 ans et elle en a 17 et demi. Le film fait, la manivelle remisée, il retournera à la maison faire le papa. Et, pour rempiler, après cet insuccès romantique, mais également professionnel (le film, passé inaperçu à la Berlinale, tint deux semaines au cinéma L’Ermitage), il tournera La peau douce avec sa délicieuse « Framboise » Dorléac qui, elle, n’allait pas être une fiancée pour Léaud-Doinel-Truffaut, mais une maîtresse hôtesse de l’air pour un écrivain et conférencier. Une vraie jeune fille, simple et rieuse, ni lolita ni blousonne, ni trop sexy… 

Robert Lévesque

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