Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LETTRE À M. MALICK

2011-05-19

Cher M. Malick

    Vos films nous ont peut-être fait partager quelques pans de votre imaginaire, de votre monde le plus intime. Mais nous n'avons pas gardé les cochons ensemble. Vous ne nous devez donc rien, à nous spectateurs. Vous n'avez réalisé « que » cinq films en 38 ans, semblent rechigner certains, à demi-mot (si, si, lisez-les bien, la jalousie est de la partie elle aussi). Et alors ? A-t-on déjà reproché à Van Gogh ou à Gauguin le nombre de toiles qu'ils avaient peintes ? L'art n'est pas une question de productivité ou de rendement et vous voir le rappeler ainsi a quelque chose de réconfortant. Et puis, après tout, on le sait, ce qui est rare est précieux. Et cette parcimonie dont vous faites preuve fait aussi partie de ce qui rend chacun de vos films événementiels, c'est évident. Tree of Life, annoncé depuis trois ans, enfin dévoilé lors de cette 64e édition du Festival de Cannes (chez nous, ce sera le 17 juin. Avez-vous déjà foulé le sol québécois de votre illustre pas, M. Malick ? Vous y seriez bien reçu) n'a d'ailleurs pas échappé à cette règle qui est la vôtre. Film-culte avant même d'avoir été vu ! La sensation de l'édition 2011 ! La palme d'or déjà gagnée. C'est vrai qu'elle ferait joli dans votre palmarès, cette palme. Vous ne l'avez encore jamais gagnée. Mais si elle vous échappe, ne vous en faites pas, votre film a déjà ceci de si exceptionnel qu'il n'en a pas besoin.

    Puisque nous sommes dans le merveilleux monde du cinéma et que celui-ci ne vit que par les belles histoires, on ne verra pas de stratégie dans votre économie.  Impossible. Vous n'êtes pas de ce genre-là, n'est-ce pas ? De ce que l'on devine, vous faites plutôt partie des méticuleux. De ceux qui peaufinent chaque plan à l'infini afin, enfin, d'oser les révéler. De ceux qui ne laisseraient pas une image s'envoler dans la nature sans l'avoir soigneusement songée au préalable. De ceux pour qui le montage est roi et prendra le temps qu'il faudra (2 ans ! Vous avez passé 2 ans à monter Days of Heaven !) Les méchants vous disent control-freak, les psys du dimanche, angoissé. Mais ce sont des mots qui ont déjà été utilisés devant le travail de ce cher Stanley Kubrick. Vous voyez, vous êtes en bonne compagnie... Stanley. L'avez-vous rencontré ? Encore une fois, dans nos rêves, et parce que les coïncidences entre votre Arbre et son 2001 sont telles, on imaginera que oui. Vous étiez-vous terrés, chacun dans votre coin, terrassés par la timidité ? Ou les vannes avaient-elles réussi à s'ouvrir ? Que le dialogue devait être riche. « Vos plans-séquences, vous les préférez avec ou sans travelling ? » vous aurait-il demandé ? « Et vous, vos profondeurs de champ, comment les rêvez-vous ? » auriez-vous rétorqué. Puis, vous auriez parlé acteurs (ce talent de direction que vous avez, tous les deux) et stars (en douce, vous vous seriez gentiment moqués des Tom Cruise et autres Brad Pitt de ce monde) avant d'ironiser avec tendresse sur cette bonne vieille notion d'auteur, inventée par les Français qui, encore aujourd'hui, font partie de ceux qui défendent le mieux vos démarches. Enfin, vous vous seriez engagés dans un passionnant débat sur l'art et la culture, lui défendant toutes idées dehors la prévalence du cinéma sur tout, vous soutenant que la nature, il n'y a que ça de vrai. Et peut-être auriez-vous conclu ce déjeuner copieux, arrosé de nombreux verres de très bon vin (vous devez être un bon vivant, M. Malick, on ne peut vous imaginer autrement), d'un définitif et inspirant : « et Dieu, dans tout ça, mon cher Stanley ? »

    Oui, Dieu. Car à bien y regarder, depuis Badlands en 1973, votre cinéma n'a jamais eu peur de se frotter à la question. De loin, car ce Dieu dont il était question, n'a jamais été autre que celui qui anime les brins d'herbe, fait ployer les saules, agite les épis de blé au rythme d'une brise d'été. Votre Dieu, ou en tout cas celui de vos films, n'a jamais été celui des caricatures religieuses, de l'imagerie populaire, mais plus perçu comme une force invisible, une onde bienveillante incarnée dans la toute-puissance de la nature. Les humains, les fourmis, les arbres… tous les mêmes. Tous infiniment petits et n'ayant aucune marge de manœuvre devant l'infiniment grand. L'existentialisme ? Une invention du Diable ! Et même la folle randonnée de Sissy Spacek et Martin Sheen n'y coupait pas : c'était dans le retour à la terre, dans une communion quasi-parfaite avec la nature que ces deux-là pouvaient trouver la paix.  Vous aviez même osé, avec panache, nous renvoyer sur le bout de nez cette constatation simple et nette comme un couperet : vos guerres, personne ne les gagne. Ni un camp, ni l'autre. Elles ne font que souiller les sols et n'empêcheront jamais la grande nature de tous vous remettre à votre place. 

    Apparemment, votre Tree of Life pousse le bouchon encore plus loin. Les origines, tiens.  Et Job, même, qui viendrait s'amuser dès les premières minutes à nous causer sainteté et transcendance. Voilà le chantier sur lequel vous nous emmenez, semble-t-il. Avec des dinosaures, en plus ! Vous êtes coquin, M. Malick. C'est votre copain Stanley qui doit bien rire, de là-haut. L'entendez-vous vous dire: « Mon pauvre Terrence, dans quoi t'es-tu lancé cette fois ? » Votre stratégie est encore une fois la même : ne pas parler aux journalistes, ne rien expliquer, rester caché, loin des tourments médiatiques. Vous en avez frustré beaucoup à Cannes. Vous le savez, n'est-ce pas ? L'aimez-vous, votre surnom de « J.D. Salinger de la réalisation » ? Pour vivre heureux, vivons cachés. Comme Dieu, en fait. Mais votre silence, votre absence, ouvrent aussi les portes aux interprétations les plus folles. Tiens, sur ce Tree of Life, les journalistes se sont déchaînés. Comment ? Qu'avez-vous dit ? Ça les changera ? Ce n'est pas très gentil, M. Malick. 

    Bref, revenons-y, aux réactions des critiques à votre Tree of Life. Virtuose, sublime, magnifique, les adjectifs les plus élogieux ont valsé. Dans The Guardian, Peter Bradshaw a même sorti les violons (« Terrence Malick's mad and magnificent film descends slowly, like some sort of prototypical spaceship: it's a cosmic-interior epic of vainglorious proportions, a rebuke to realism, a disavowal of irony and comedy, a meditation on memory, and a gasp of horror and awe at the mysterious inevitability of loving, and losing those we love (…) This film is not for everyone, and I will admit I am agnostic about the final sequence, which suggests a closure and a redemption nothing else in the film has prepared us for. But this is visionary cinema on an unashamedly huge scale: cinema that's thinking big. Malick makes an awful lot of other film-makers look timid and negligible by comparison »), postulant même que votre film s'attaque à la plus grande question de tous les temps : « why does anything exist al all? ». Les soirs de vague à l'âme, vous devriez aller lire ce papier. Il y en a d'ailleurs beaucoup d'autres (dans Variety, par exemple, où l'on écrit que même pour vos standards, ce film représente quelque chose d'extraordinaire!).

    Et puis, il y a les autres, les cyniques, les rabats-joie, les empêcheurs d'adorer en rond. Sotinel dans Le Monde qui écrit : « Les scènes cosmiques en images de synthèses sur fond de musique religieuse (d'obédience chrétienne) donneront plein d'idées aux créateurs d'économiseur d'écrans ». Baurez, dans L'Express y va fort aussi : « métaphysique de pacotille, cours de philo pour les nuls, esthétisme à mi-chemin entre le fond d'écran d'ordinateur et le clip de Michael Jackson période Heal The World. ». Et Achour, encore, dans Le nouvel Obs : « Avec son scénario écrit à l'eau bénite, ses interludes façon économiseur d'écran, ses péripéties où on ne peut pas se beurrer une tartine sans déclencher des tempêtes de requiem, Terrence Malick accouche d'un nanar de proportions cosmiques ». Aïe. Mais ne vous en faites pas, les Français n'ont jamais vraiment aimé qu'on leur parle de Dieu. Une vielle histoire pas encore digérée. 

    Et Dieu dans tout ça, alors ? On n'en sait pas plus. Et ça n'a aucune importance. Car dans le fond, la seule autorité à laquelle on veut bien répondre, c'est celle du cinéma. Et à ce chapitre-là, mon cher M. Malick, une chose reste indiscutable : vous avez été touché par la grâce. 

Amicalement, et bon cinéma

Helen Faradji
 

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (3)

  1. Merci pour cet hommage senti. Je propose toutefois un "e" à "gagné" à la fin du premier paragraphe.

    par lautreversion, le 2011-05-19 à 15h55.
  2. Merci Helen. Vos commentaires me mettent vraiment l'eau à la bouche. J'ai tellement hâte d'aller voir ce film. Je l'attends de plein pied. Jacqueline

    par jacqueline Romano-Toramanian, le 2011-05-20 à 20h26.
  3. Très belle lettre qui j'espère se rendra jusqu'au destinataire. Merci Helen.

    par Yvan LaFontaine, le 2011-05-26 à 08h34.

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.