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DE L’ÉLÉGIAQUE - par Robert Lévesque

2011-05-25

    Dans La dame de cent ans, la dramaturge Françoise Loranger fait dire à cette vieille femme distinguée, à l’adresse des Québécois : « Que vous le vouliez ou non, vous avez eu une élite ! » Elle réagissait au théâtre de Tremblay qui, lui faisant de l’ombre, avait pris toute la place et faisait oublier qu’en effet la belle province n’a pas que des cuisines en arborite et des commères en bigoudis dans son patrimoine. Le carré Saint-Louis ne fut pas seulement celui de Jean-Jules Richard (1911-1975), écrivain prolétaire oublié, il fut celui de la famille Nelligan et d’une bourgeoisie francophone qui descendait l’été à Cacouna pour une villégiature huppée (un Balbec du Québec). Après les bains de mer en chapeaux épinglés, les dames, et leurs maris en haut-de-forme, assistaient à des soirées d’opéra italien au St. Lawrence Hall…  

    Je pense à cela, à ce monde d’hier qu’on n’aura pas su recréer au cinéma d’ici (sauf l’exception du Kamouraska de Jutra et Anne Hébert) et dont seules les photographies des frères Livernois témoignent. Le cinéma québécois n’a pas eu son Visconti, ni un seul cinéaste de génie, un maître, un Fellini, ni un Satyajit Ray (1921-1992) dont je veux vous causer, car, le 27 mai sur TFO à 21 heures, on verra l’un de ses chefs-d’œuvre, un film purement élégiaque, l’équivalent indien du Guépard ou l’équivalent cinématographique du théâtre de Tchekhov, j’ai nommé (et ne ratez pas cela !) Le Salon de musique, cru sublime, exceptionnel dans l’œuvre de Ray, puisque ce grand cinéaste, le plus grand cinéaste indien du vingtième siècle, a surtout filmé (avec sa « trilogie d’Apu ») le monde paysan, pauvre, et, comme chez Tremblay, ce qui serait le vrai monde…  

    Dans l’élégiaque, qui est un genre en soi, on rencontre le sentimental, mais surtout la mélancolie ; on dépeint un monde qui n’existera bientôt plus, mais dont la lente décadence crée une atmosphère absolument enivrante. Une nostalgie. La triste beauté de l’adieu. C’est la décadence qui s’en va toute seule, qui joue de ses derniers charmes, qui lance ses derniers jets de parfum. Au roman, cet arôme passéiste est de tous les temps. Tchekhov a créé le genre à la scène. Visconti l’a investi à l’écran. Dans Le Salon de musique, tourné en 1958, Satyajit Ray en a donné l’une des plus envoûtantes mesures avec cette histoire d’un rajah dont le palais tombe en ruines, dont la domesticité fuit, car il a dilapidé son patrimoine en se livrant à sa passion pour les mélodies anciennes…, organisant dans son salon des concerts de rêve que l’on voit en flash-back.  

    Ce mélomane brahmanique, avant la déchéance totale, investit ce qui lui reste pour recréer un de ces concerts fabuleux dans lesquels se produisent les plus grands musiciens de son pays. Seule pièce préservée des ravages du temps, il rouvre ce salon somptueux alors que personne n’y est entré depuis la mort de sa femme. C’est l’équivalent du dernier bal du prince Salina dans le roman du prince de Lampedusa que Visconti sublima. Dernier bal, dernier concert, l’adieu.

    Ruiné, ruminant ses souvenirs, il ne reste plus au rajah (joué de façon lumineuse et noble par Chhabi Biswas) qu’à passer ses journées sur le toit de sa maison de Calcutta, comme le prince Salina (Burt Lancaster) qui en Sicile se réfugie dans l’observatoire qu’il a fait construire, pour rêvasser en regardant ses terres à l’abandon. Comme dans La cerisaie de Tchekhov, à la fin de la pièce, quand le vieux domestique Firs meurt après qu’on l’ait oublié au moment du départ général, on voit dans Le Salon de musique deux serviteurs, les deux derniers qui restent quand la végétation sauvage envahit le palais tout entier…  

    Ce film (dont le titre original est Jalsaghar) est l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma mondial. 

Robert Lévesque  

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