Format maximum

Blogues

24 IMAGES À ANNECY - JOUR 4 -par Marcel Jean

2011-06-09

QUAY SERA SERA

    Les frangins sont de retour! Étoiles de l’animation à la fin de la décennie 1980 (Street of Crocodiles est un film culte), les frères Quay ont plutôt fait chambre à part avec leur milieu d’origine au cours des dernières années. C’est que le charmant petit monde de l’animation est très conservateur et que, s’il est vrai les jumeaux Stephen et Timothy ont décidé de se faire voir ailleurs en signant des longs métrages ou en travaillant pour la danse,on doit aussi rappeler que leurs dernières expériences animées (la série des Stille Nacht ou encore à l’extraordinaire In Absentia) ont été boudé par de nombreux sélectionneurs de festivals. Or, surprise, les voici en compétition à Annecy avec Le masque, adaptation frémissante et tendue d’un texte du géant de la science-fiction polonaise, Stanislaw Lem (l’homme qui inspira Solaris à Tarkovski).

    Sans surprise, le public d’Annecy, qui quelques minutes plus tôt avait ovationné le très ambigu et surtout très tape-à-l’oeil Paths of Hate de Damian Nenow (un film de guerre qui commence bien par un combat aérien très maitrisé, s’étire puis se termine scandaleusement comme un vidéoclip), a réagi beaucoup plus diversement: plusieurs sont sortis, mais ceux qui sont restés ont majoritairement applaudi. Réglons ça tout de suite: Le masque n’aura pas le Grand prix. Avec tout le respect que j’ai pour les trois membres du jury, on a là une oeuvre beaucoup trop radicale pour eux! Ce qui n’entame en rien la valeur de ce film tragique, aux accents shakespeariens, dans lequel la narratrice subit d’étranges métamorphoses, tout en découvrant progressivement sa nature profonde qui est celle d’une mante meurtrière. Comme toujours chez les Quay l’imagerie est obsédante, dominée ici par une utilisation judicieuse du cycle décalé, qui ramène sans cesse les mêmes images et fait progresser l’action par petits pas, à travers d’incessants retours en arrière, comme si tout cela était le fruit d’un délire, d’un difficile effort de réflexion, d’une maladive exploration mentale. Quelque part entre Tarkovski et Kubrick (la musique somptueuse de Penderecki rappelle Shining), les Quay évoluent dans le cénacle du cinéma moderne.

    Venant clore le troisième programme de la compétition de courts métrages, Le masque  a donc ponctué la mi-festival. C’est donc dire qu’il est maintenant possible de porter un premier jugement sur la programmation. D’abord, cela vaut la peine de souligner, on y trouve peu de véritables couacs. Jusqu’à maintenant, un seul film semble avoir fait l’unanimité contre lui: The Waterwalk de Johannes Ridder, qui s’ouvre pompeusement sur une citation de Nietzsche pour se poursuivre par la promenade pas si solitaire d’un homme, sur une musique de Violent Femmes. Il faudrait essayer le même film en remplaçant Nietzsche par Mao, par la Comtesse de Ségur ou par Pierre Foglia. Ça marcherait autant... Ou pas plus, selon le point de vue... Enfin...

    Quant au reste, la première tendance qui se dessine est celle des films démontrant un savoir faire technique impressionnant, souvent au mépris du discours ou encore d’une vision du monde ayant quelque portée. Lundi c’était Switez, la cité perdue du Polonais Kamil Polak (confus et pompier), hier La détente de Pierre Ducos et Bertrand Bey (simpliste), Méniscus de Maria-Elena Doyle (kitch) et Conto do Vento de Claudio Jordao et Nelson Martins (lourd), aujourd’hui c’était The Shoemaker de David Doutel et Vasco Sa (opaque) et Junk de Kirk Hendry (obtus), sans oublier Paths of Hate dont j’ai déjà parlé. Des films qui représentent le tiers de ce qu’on a vu en compétition depuis le début du festival, des films qui ont tous, à divers degrés, des qualités appréciables sur le plan de la facture, mais des films qui laissent une impression d’inachèvement, quand ce n’est pas d’inconséquence ou, dans le pire des cas, d’insignifiance (ici, je pense à Junk). Même les meilleurs films vus jusqu’ici - je pense à Big Bang Big Boom de Blu, à Pixels de Patrick Jean, à Une romance de famille d’Irina Litmanovich, à Voyage au Cap Vert de José Miguel Ribeiro et au Masque des Quay Brothers - expriment (parfois avec ostentation) le savoir-faire technique de leurs auteurs. Cette constatation pourrait servir à expliquer l’absence en sélection de The External World de David O’Reilly, film qui refuse radicalement cette idée de savoir-faire (c’est peu animé, les dessins sont d’une apparence rugueuse, etc.).

    L’autre tendance, c’est celle des films souvent très courts, charmants, légers et amusants, dont le meilleur représentant serait Don’t Tell Santa You’re Jewish! de Jody Kramer, tendance à laquelle il faut aussi rattacher le deuxième film canadien en compétition, Xing de Michael Naphan (dans lequel deux adolescents sont interpelés par deux orignaux intimidants). Dans le programme d’aujourd’hui, on a vu au moins deux films de ce type: A Morning Stroll de Grant Orchard et Les ciseaux pointus de Laurent Foudrot. Deux films intéressants, réussis à plusieurs égards, mais dont le projet esthétique achoppe. Dans A Morning Stroll, à trois époques (les années 50, de nos jours, dans quelques dizaines d’années), un homme croise une poule le long d’une rue de New York. C’est décalé et intriguant, ça marche jusqu’à ce que le cinéaste termine par une épilogue dans lequel il reprend l’esthétique de la première époque. Pourquoi? Qu’est ce que ça signifie? On n’en saura rien. On n’y comprendra rien. Dans Les ciseaux pointus, la cinéaste touche à un vrai sujet (la montée de la haine dans l’esprit d’une fillette), mise sur un texte très justement écrit et de surcroit remarquablement interprété, mais fait culminer son récit par une pirouette qui ramène le film au niveau de la farce. Tout le potentiel d’inconfort que pouvait contenir le sujet est ainsi dilapidé. À placer dans le groupe des comédies, Chronique de la poisse du Français Osman Cerfon est à la fois le film le plus drôle vu jusqu’ici et l’un des plus réussis. Un homme à la tête de poisson y traine sa sale gueule, distribuant la malchance autour de lui. C’est cruel et plein d’esprit, en plus d’être construit avec une lenteur que ne renieraient ni Richard Condie, ni Hal Roach, ni Don Hertzfeld. Au final, on a un film qui ne ressemble à rien et qui dessine assez finement le portrait d’une humanité mal barrée.

    Marcel Jean

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.