Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

MANGE TA SOUPE

2011-06-23

    “Peu à peu, s’est imposée l’idée qu’il n’existait de plaisir que dans la facilité et la légéreté” – Pascal Mérigeau, Cinéma: autopsie d’un meurtre


    Le débat a enflammé le net durant notre absence. Comme toujours, il suffit d’avoir le dos tourné pour que ça s’agite. Bref. Le 1er mai, Dan Kois publiait ainsi dans le New York Times Magazine un papier intitulé « Eating your cultural vegetables » dont il n’imaginait pas, on le devine aisément, qu’il se transformerait bien rapidement en obscur objet du scandale. La cause de l’ire qu’il provoqua ? Son aveu, que l’on sent bien revanchard, d’avoir trop longtemps menti au sujet des films-institutions, d’auteur ou encore ailleurs nommés films de festival, les louant pour bien paraître alors qu’au fond de lui, ces derniers, et notamment l’haï Solaris de Tarkovski (mais aussi Tulpan, Le Quattro Volte, Le fils, Atanarjuat ou le cinéma d’Hou-Hsiao-hsien), ne suscitaient qu’ennui et vague mépris. Encore un, donc, bien décidé à nous dire « les vraies affaires » en cédant à ce bon vieux poujadisme : les films d’auteur ne sont rien d’autres qu’une bonne dose de masturbation intellectuelle n’intéressant que les snobs élitistes soucieux de bien paraître dans leurs cocktails mondains, mais le « vrai » public, lui, n’y entrave que pouic et n’y prend aucun plaisir. Et paf dans les dents des méchants intellos qui ne font rien qu’à embêter le bon peuple avec leur idée pénible que le cinéma, c’est aussi autre chose que de la vente de temps de cerveau disponible aux grands manitous du marketing. Après la madamisation des médias, voici donc la bêbêtisation de la critique…

    Heureusement, débat il y eut. En chef de file des indignés, Manohla Dargis et A.O. Scott du New York Times, toujours eux, renvoyant dans les cordes ce pauvre Kois en lui rappelant que les films-légumes (sa grande thèse : les films d’auteur sont des légumes, on doit en manger, mais ils seront toujours moins bons qu’un bon vieux burger) sont non seulement bien bons, mais qu’en outre, ils sont bénéfiques pour la santé et n’empêchent en rien d'apprécier en plus un bon gueuleton de films-burgers de temps à autre.  Mais puisque le débat enflamma par la suite blogues et autres espaces, nos deux Robins des bois de la critique n’ont pas laissé les choses mourir de leur belle mort, ouvrant directement leurs pages à Kois en lui proposant un dialogue. Un vrai. Comme dans l’expression chérie : « la critique est un espace de partage et d’échanges ». Et voilà donc les cinq pages de « Sometimes a Vegetable is Just a Vegetable » s’ouvrant à nous pour y découvrir l’équipe Dargis-Scott ne faisant qu’une bouchée, il faut bien l’avouer, des arguments franchement démago de Kois. « Ne vous êtes-vous jamais sentis coupables de ne pas aimer et défendre un film qu’il faudrait défendre? », leur demande ce dernier. "Bien sûr que non", rétorque Scott sans appel, lui rappelant l’évidence en notant que s’il n’aime pas, par exemple, le cinéma de Pedro Costa, il lui appartient à lui, critique, de prouver pourquoi cette œuvre n’est pas transcendante.
 
    Mais surtout, dans une phrase à inscrire d’urgence dans tous les manuels d’apprentis critiques, A.O. Scott récuse, avec force et raison, cette maudite distinction qui nous empoisonne la vie entre films d’auteur et de divertissement, films pop-corn et film-légumes. « Thinking in categories — high and low, trash and art, entertaining and “serious” — is a shortcut and an obstacle, and it leads inevitably to name calling and accusations of bad faith. “You’re a snob!” “Well, you’re a philistine!” Action movies are for guys; romantic comedies are for girls; animation is for kids; subtitled movies are for skinny people dressed in black. And so on. (…) Our job as critics— our mission as freethinking, curious, pleasure-seeking human beings — should be to smash these categories, which are at bottom self-reinforcing artifacts of the tyranny of marketing. » Les excellents divertissements, les navets d’auteur, les inclassables, les films de gars faits par des filles, les films d’amour violents, les films de vampire existentiels, les films de festival pétaradants, les films érotiques pudiques…Tout cela existe aussi, et il suffit de refuser de porter des œillères pour réaliser que c’est tout cela, justement, qui fait le cinéma varié, riche et satisfaisant. Comme une salade composée. 

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    Durant les vacances, nous avons également appris avec beaucoup de tristesse le décès de Michel Boujut, grand critique ayant entre autres manié la plume au sein de Charlie Hebdo. Auteur d’un magnifique recueil de citations et aphorismes, La promenade du critique (Institut Lumière / Actes Sud), il y écrivait notamment : « dans la critique, il y a les dénicheurs solitaires, les fichiers vivants, les dandys funèbres, les idéologues (une espèce en voie de disparition), les embaumeurs somnolents, les roquets branchés et les cuistres, les suiveurs bien élevés, les dames patronnesses, les déchiqueteurs, les paillassons, les ténors et les voix de fausset, les faiseurs d’opinions toutes faites, les chiens de garde, les folles tordues… et les cons solennels ». Et il y avait aussi Michel Boujut. Il manquera. 

Bon cinéma

Helen Faradji

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