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UNE ASSIETTÉE - par Robert Lévesque

2011-06-30

    Passés les courts-métrages appliqués de l’ONF puis son bref travail avec Norman McLaren (A Chairy Tale) et sa collaboration avec Jean Rouch, le cinéma de Claude Jutra, son cinéma à lui, débuta en 1963 sur un air proustien avec le personnel et un rien affecté À tout prendre dans lequel, atypique de la création québécoise plus portée à placoter dans la cuisine qu’à converser dans les salons, il incorporait au milieu de son film un passage du Temps retrouvé lu par Victor (l’acteur Victor Désy, jouant l’ami du protagoniste – le moi, le Marcel du film – incarné par Jutra).  

    À cet égard, je vous signale un ouvrage du genre savantasse d’un jeune Montréalais, Thomas Carrier-Lafleur, qui vient de paraître en coédition à la Librairie philosophique J. Vrin de Paris et aux Presses de l’Université Laval, Une philosophie du « temps à l’état pur », dans lequel ce garçon de 25 ans fouille audacieusement, dans À tout prendre et la Recherche, « l’autofiction chez Proust et chez Jutra ». Ce jeune homme tient ce premier film de Jutra, plus Le chat dans le sac de Groulx et Pour la suite du monde de Perrault, pour les trois chefs-d’œuvre de la cinématographie d’ici, et il a bien raison d’en écarter Mon oncle Antoine qui caracole tout seul dans les sondages populaires.  

    Hélas, À tout prendre n’eut pas de suite, je ne parle pas de sequel ou de part two, mais d’une logique de la création qu’aurait respectée Jutra, d’une persévérance thématique, d’une continuité dans l’inspiration et d’une persistance dans une signature comme chez les Cassavetes d’hier ou les Bruno Dumont d’aujourd’hui. Avec Mon oncle Antoine (que l’on verra sur ARTV à 20 heures 30 le 5 juillet), son troisième long-métrage, Jutra était déjà rendu ailleurs, comme si son cinéma était une course à étapes chacune différente de l’autre, un tourisme cinématographique par lequel on teste plusieurs destinations en oubliant d’où l’on vient… Avec un scénario (par ailleurs sobre et réussi en soi) de Clément Perron, Jutra avait délaissé Proust et ses propres envies intimes pour séjourner chez Giono, le temps d’essayer, de voir… Le Giono d’Un de Baumugnes, par exemple, avec le village perché dans les Alpes, des veillées, des désirs bruts, mais situé dans une ville minière du Québec profond, à Black Lake, et avec beaucoup moins de chocs et de rebondissements.  

    Pourquoi la volonté populaire, exprimée aux dix ou douze ans, fait-elle de ce film, immanquablement, « le plus grand film canadien de tous les temps »? Ce n’est certes pas pour son écriture filmique, ni sa forme nouvelle, mais il faut croire que les divers ingrédients brassés, la ville ouvrière et sa population rassurante, la sexualité d’un adolescent en éveil (je reconnais que le gamin Jacques Gagnon qui joue le neveu du maquignon et croque-mort Antoine – incarné par Jean Duceppe, un atout, bien sûr, notre Gabin sans filmographie – qui traversera la tempête pour aller chercher un corps, c’est assez typique et vertueux), tout ça lors d’une veille de Noël et avec en prime les seins aperçus d’une femme bien en chair, le tout bien cuit (avec l’épice Olivette Thibault) fait un ragoût que la majorité adore en réclamant une deuxième assiettée…  

    Avec Kamouraska, et le beau roman mélancolique d’Anne Hébert, Claude Jutra aura eu plus d’ambition, il passera de Giono à un Flaubert de l’hiver, avec une Bovary de par ici, et il voudra en faire beaucoup, mais peut-être aurait-il mieux valu qu’il se rappelle la délicatesse des années, des désirs et des odeurs d’À tout prendre et qu’il poursuive un cinéma personnel en lieu et place d’un cinéma si consensuel, quoique de bonne facture et de bon goût. 

Robert Lévesque

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