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Films de la semaine

ILLÉGAL - critique d'Helen Faradj

2011-06-30

AUX FRONTIÈRES DU RÉEL (ET DU GRAND FILM)

    Welcome, Philippe Lioret, France, 2009. Illégal, Olivier Masset-Depasse, Belgique, 2010. Un maître nageur décidé à aider un jeune réfugié kurde. Une mère russe prête à tout pour qu’elle et son fils puissent rester en Belgique. Deux films en forme de claque ouverte et retentissante lancée aux visages des politiques d’immigration européennes. Deux films qui s’attaquent au sujet tabou des sans-papiers, pauvres ères pour lesquels on s’indigne le temps d’une campagne de presse ou d’un journal télévisé, mais jetés le reste du temps en pâture à la brutalité d’un monde sans pitié. Récemment, Romain Goupil faisait la même tentative dans Les mains en l’air, mais à hauteur d’enfants, en restant aux confins du conte initiatique rassurant. Lioret et Masset-Depasse ne prennent pas les mêmes gants. Leurs films sont durs, froids, secs. Ils ne font pas du bien, ne cherchent pas à réconforter ou à déculpabiliser. Ils accusent.

    Mais leurs films ne sont pas non plus du même calibre, l’un illustrant à merveille ce que le cinéma peut, l’autre se contentant d’illustrer. Pourtant, leurs similitudes étonnent. Un récit sobre et suffisamment construit pour ne pas virer à l’anecdote. Un acteur en intensité et en force retenues (Vincent Lindon dans le premier cas, Anne Coesens dans le second), filmé au plus près et portant la détresse, le courage et la dignité du monde entier sur son visage marqué. Un scénario  faisant le pari de l’amour filial comme rempart au chaos d’une société tyrannique et inhumaine. Un refus du misérabilisme et de la complaisance. Une caméra à l’épaule fébrile et ancrant le film dans une approche documentaire, flirtant si fort avec le réel que les frontières s’estompent. Deux films en apparence en tout point semblables, donc, mais résolument d’une ampleur différente.

    Car chez Lioret, le singulier s’ouvre rapidement au général pour se transformer à la fois en portrait d’un pays, la France, gangrené par la peur de l’autre, la méfiance et le rejet, et en appel à la résistance afin de redonner toute leur puissance aux mots simples et beaux de liberté, d’égalité et de fraternité. Tout ce qui fait défaut, en somme, au film d’Olivier Masset-Depasse, primé à la Quinzaine des réalisateurs en 2010. Chez le Belge, apparemment soucieux d’illustrer chaque aspect des situations comme s’il craignait plus que tout l’accusation de manichéisme (une fliquette sera ainsi gentille et bien intentionnée, un autre violent, une sans-papier rebelle et agressive, une autre résignée…), l’individuel reste en effet individuel, n’ouvrant jamais les perspectives, ne questionnant jamais autrement qu’en surface les réels tenants et aboutissants des situations iniques et scandaleuses qui sont celles imposées aux humains placés dans des centres de rétention (qui, au juste, est responsable? Au nom de quels principes permet-on que des hommes traitent ainsi d’autres hommes? Pourquoi assimiler les sans-papiers à des criminels? …).

    Pas qu’Illégal soit maladroit (quoi que, cet affreux dernier plan au ralenti semble d’une maladresse…) ou mis en scène sans profondeur ni intelligence. Pas non plus qu’il soit éthiquement contestable. Au contraire. Comment être contre la vertu? Mais quelque chose, dans ce film, bloque. Quelque chose comme une petitesse de vue qui empêche une réelle densité dramatique, et pire encore, une réelle résonance politique de s’incarner. Et donc une émotion de s’installer.

    Reste pourtant dans ce film juste, mais limité, une scène. De ces scènes qui font battre le cœur un peu plus droit, un peu plus fort le temps d’un instant. Dans une salle de bains sombre et visqueuse du centre de rétention, une policière demande, gênée, à la mère courage : « est-ce que c’est si dur que ça de rentrer dans vos pays? Est-ce que ça vaut vraiment le coup de subir toute cette merde? ». Une rage froide dans les yeux, la mère répond, lui sifflant presque au visage : « Tu crois qu’on est maso? Et qu’est-ce que tu veux savoir au juste? Si j’ai assez souffert pour rester dans ton pays? ». Une scène qui, au-delà de sa mise en scène heurtée, prenant à la gorge, au-delà de la performance saisissante de Coesens, portait en elle un véritable sujet de cinéma, un véritable sujet tout court, mais qu’Illégal ne fait malheureusement qu’effleurer. Comme au journal télévisé lorsque l’expulsion d’un sans-papier parvient à faire la manchette.

Helen Faradji

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