Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

FEMMES FATALES

2011-06-30

    Les réalisatrices équitables, auteures notamment du rapport Encore pionnières, le martèlent maintenant depuis un certain temps : les femmes n’ont pas la place pleine et entière qu’elles devraient avoir dans l’industrie du cinéma québécois. Pas assez représentées, cantonnées aux sujets de madames, incapables d’aller chercher les gros sous que leurs collègues mieux pourvus ramènent au bercail. En somme, pas assez de Sens de l’humour ou de Bon cop/Bad cop féminins, trop de documentaires maigrelets et familiaux. Mais, entre nous, y’aurait-il vraiment progrès si une femme parvenait à faire aussi navrant qu’un homme ? Peut-être... Mais on se souviendra aussi de ce mot de la grande Françoise Giroux : « la féminité n’est pas une incompétence. Elle n’est pas non plus une compétence ».

    Le phénomène n’est certes ni nouveau, ni national. Aux États-Unis, il irrigue aussi les conversations, surtout depuis que Mlle Bigelow remportait en 2010 le premier oscar du meilleur film remis à une réalisatrice tout en s’amusant à jeter un pavé de plus dans la grand’mare à la confusion des genres avec son bien viril The Hurt Locker. En France, il reste un peu plus caché par l’autre grand débat, menée par les actrices: l’absence de rôles dignes de ce nom accessibles aux femmes (les Violette Nozière, Adèle H et autres Mme Bovary ne sont en effet pas légion dans le cinéma français des trois dernières années, pas plus d’ailleurs que les Eve Harrington, Baby Jane ou Scarlett O’Hara dans l’américain récent…).

    Mais voilà que le vent semble doucement tourner. Il y avait d’abord eu cette sélection cannoise, dans laquelle quatre filles (Maïween, Kawase, Leigh et Ramsay) venaient prendre toute la place qui leur revenait, sans rien demander à personne. Et puis, le coup de frais est venu de là où on ne l’attendait pas : du monde de la comédie hollywoodienne. Une vraie surprise tant les dernières années, plongées sous le joug du règne Apatow, avaient plutôt fait des filles des pauvres lambines privées du droit de disposer de leur propre corps (le terrible Knocked Up) ou des incarnations des bonnes vieilles valeurs traditionnelles (l’épouse dans Funny People). Et pourtant. Judd Apatow se serait-il fait taper sur les doigts ? Aurait-il enfin compris ? Se serait-il fait offrir un cours de féminisme 101 ? Difficile à savoir, mais reste que c’est aussi de lui que semble maintenant venir la rédemption.

    Depuis sa sortie en Amérique du Nord le 13 mai dernier, Bridesmaids, dont Apatow est producteur,  n’en finit en effet plus de remettre du baume au cœur à ceux et celles que l’idée de retourner brûler leurs soutiens-gorges en place publique titillait. Parce que, malgré la présence d’Apatow et celle de Paul Feig à la réalisation, Bridesmaids est bel et bien une affaire de filles. Et une hilarante, en plus. Co-écrite par l’émule délicieusement délirante de Saturday Night Live Kristen Wiig et l’actrice Annie Mumolo, jouée par un groupe de filles audacieuses et attachantes (Wiig, Maya Rudolph, Rose Byrne, l’extraordinaire Melissa McCarthy, Ellie Kemper et Wendi McLendon-Covey), inversant les rôles avec bonheur (Jon Hamm en bimbo décérébré,  il fallait y penser),  la farandole des demoiselles d’honneur en satin rose se paye en plus le luxe d’être, pour le moment, le véritable hit de l’été (on estime ses revenus mondiaux à près de 168 millions de dollars – pour un budget de 32.5…). Un phénomène, donc.

    Et un phénomène, appelé comme tel par le Huffington Post, - une consécration donc -, que les critiques anglophones ne prennent d’ailleurs pas à la légère. «Plus féministe que Thelma and Louise » dit-on dans The Guardian,  ou encore « les filles sont enfin libérées des chaînes de la rectitude féminine préfabriquée ». « L’équivalent de l’apparition d’un président noir pour les femmes » surenchérit-on encore dans Salon. Faire rire pour faire avancer la cause? Ouvrir la porte en la prenant en pleine poire? Montrer que les filles n’étaient pas que de jolies poupées à protéger du ridicule ou de sveltes aventurières courageuses, mais aussi des êtres de chair, de sang et de plein d’autres choses peu ragoûtantes capables d’une vraie originalité ? C’était bête comme chou, et il était temps après des années d’efforts des Tina Fey, Sarah Silverman, Amy Poehler et autres Julia Louis-Dreyfus de ce monde, que tout cela se concrétise.

    Évidemment, pour s’en réjouir totalement, mieux vaut ne pas apprendre en même temps que le Qatar vient d’ouvrir une salle de cinéma uniquement réservée aux femmes ou que la cinéaste iranienne Mahnaz Mohammadi, (Femmes sans ombre) militante pour le droit des femmes, vient d’être arrêtée à Téhéran. Parce que tout cela, ça fait beaucoup moins rire.

Bon cinéma

Helen Faradji

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