Format maximum

Plateau-télé

SUR LA VÉRANDA - par Robert Lévesque

2011-07-07

    Cette chronique plateau-télé, en juillet et août, en sera une de vacances. Appelons-là « Plateau-été ». Ce matin, 6 juillet, dans la maison des villégiatures de Gabrielle Roy à Petite-Rivière Saint-François (eh oui ! on est boursier !), j'ai fait la grasse matinée jusqu'à six heures et quart. Le soleil m'a eu de court pour la première fois. Il montait en silence depuis une heure quand je suis descendu du grand lit (qui était celui du docteur Marcel Carbotte, le mari, madame Gabrielle – je me permets cette familiarité – couchait, elle, dans un petit lit simple installé dans son alcôve à écritoire).
 
    Je ne suis jamais seul, même solitaire. Parti de Montréal avec mes trois chats, dont l'un, Arthur, a Marie-Claire Blais comme marraine (décidément quel chat patronné ! le filleul du Médicis 66 chez le Femina 47 !, vieilles gloires mais tout de même, la littérature la meilleure lui montera aux moustaches…), j'arrivai dans ce chalet que madame Gabrielle avait acheté dans les années 50 à son amie peintre Jori Smith. Berthe Simard, l'indigène sa voisine qui devint aussitôt sa grande amie, vit encore, seule, célibataire, autonome, et j'irai peut-être la voir. Elle a 96 ans cet été et tire ses rideaux vers les sept heures du soir… Oserai-je aller cogner à sa porte un bon matin ?
 
    Je lui parlerai peut-être de Louis Armstrong dont je pensais au quarantième anniversaire de la mort hier, le 6 juillet 2011. Elle avait 56 ans la Berthe de Gabrielle quand « Satchmo » piqua du nez en troquant sa trompette pour une tombe. L'écoutait-elle avec elle, sur des 78 tours, le phonographe posé sur la véranda (We Have All the Time in the World) ? Que de questions à poser à une femme qui a défoncé son siècle avec 36 métiers (plombier, postière, baby-sitter) et qui, jadis, parcourait à pied avec l'auteur de La détresse et l'enchantement, dans l'anse de son coin de pays jamais quitté, le chemin de fer embroussaillé qui sert de fine trame de séparation entre terre et mer le long du plateau de la Grande-Pointe…
 
    Jamais seul. Car c'est aussi avec Kafka (chat insaisissable, même encagé) que je quittai la grande ville, le 2 juillet, je partais avec un ouvrage sur lui (Kafka, l'éternel fiancé, de Jacqueline Raoul-Duval, Flammarion) entamé et non terminé, à finir, ce que j'ai fait illico, assis sur la véranda, avant d'entreprendre mon programme de lecture (Handke les pérégrinations, Strindberg la correspondance, Stendhal le journal, Cendrars les départs et Pessoa, celui des intrigues policières de Quaresma déchiffreur) et de me mettre à un projet d'écriture, pardieu je suis logé et payé pour ça !
 
    Franz Kafka, mort avant la fin du muet, allait souvent au cinématographe. Prague avait quelques salles et il allait parfois dans celles de Berlin. Les vues animées le passionnaient. Dans une lettre à Dora Diamant, sa dernière fiancée (la plus intense, la plus aimée), il dressa une liste de ses films préférés, et Jacqueline Raoul-Duval en cite quelques-uns dont celui qu'elle nomme « Lolotte », sans plus, et qui était, vérification faite, le premier long-métrage de Mark Sennett, tourné en 1914 sous le titre Tillie's Punctured Romance, traduit en français sous le titre Le Roman comique de Charlot et Lolotte. Le Charlot en question, c'était Chaplin et pour la première fois dans un contre-emploi, un mauvais garçon de la ville qui venait à la campagne, séduisait une rurale jouée par l'Ontarienne Marie Dressler (dans son premier rôle à l'écran à 44 ans) et volait le père de celle-ci avant de déguerpir avec sa belle éprise. Elle s'appelait Tillie Banks, la séduite.
 
    À Cobourg, en Ontario, j'ai visité il y a quelques étés la maison natale de Marie Dressler, passée à l'histoire comme partenaire régulière de Chaplin. Photos, crinolines et scripts. On y passe vingt minutes et ça suffit. Cette Marie Dressler, forte en chair, on l'aperçoit, non créditée, dans un bout d'archives que Woody Allen a intégré à son fameux Zelig en 1983. Elle était morte en Californie en 1934, dix ans après Kafka.
 
    Las de pleurer devant les histoires trop souvent mélodramatiques du muet, Kafka (as de l'identification) avait cessé d'aller au cinéma. Jacqueline Raoul-Duval nous gratifie de cette anecdote dans son ouvrage : « Lorsque, à Prague, il rentrait chez lui, le soir, en tramway, il se penchait le plus possible à l'extérieur du wagon, à deux doigts de perdre l'équilibre, et au vol, par fragments, il s'appliquait à lire l'affiche de chaque film, à détailler chaque photographie. Il ne s'en lassait jamais. De retour à la maison, dans la salle de bains, il inventait devant ses sœurs des scènes de films comiques. Elles riaient, le suppliaient de continuer »…
 
Robert Lévesque

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