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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

QU'EST-CE QU'UN AUTEUR?

2011-07-07

    Bien sûr, ça bouillonnait déjà en amont. Mais le 30 mars 1948, lorsqu’Alexandre Astruc sort de sa plume malicieuse l’article « Naissance d’une nouvelle avant-garde : la caméra-stylo » où il assimile la caméra du cinéaste au stylo de l’écrivain et institue donc le filmeur comme créateur à part entière, le ver s’installe définitivement dans la pomme. Il faut maintenant compter sur une nouvelle notion pour venir penser le cinéma : celle d’auteur. D’autres suivront pour enfoncer l’idée encore plus creux dans les esprits de toute une génération de cinéphiles. Roger Leenhardt, en avril 48 dans L’Écran français, avec son « À bas Ford ! vive Wyler ! », puis Godard en 52 (« Suprématie du sujet » dans les Cahiers), Rohmer en 53 (« De trois films et d’une certaine école ») et évidemment Truffaut en 54 d’abord (« Une certaine tendance du cinéma français ») puis l’année suivante pour définitivement clouer le cercueil du cinéma à sujet dans « Ali Baba et ‘la politique des auteurs’ ». Conclusion des courses : un cinéaste ne peut prétendre à ce si joli titre qu’en affirmant son style par sa mise en scène, et c’est en fonction des développements, des contradictions, des déviations, des récurrences de cette dernière au sein d’une œuvre que l’on peut sortir le mot « auteur » de son chapeau.

    Jusqu’ici, tout va bien, comme disait l’autre. Hitchcock, Hawks, Rossellini, Renoir, Bergman, Fellini, ... : le label auteur a du bon et est surtout facilement identifiable. Sont auteurs ceux qui créent une œuvre dans la qualité et la sincérité, œuvre qui n’a rien d’anonyme puisqu’un simple coup d’œil à un de leurs bébés permet immédiatement de dire « c’est un film de… ». Les films réalisés par un auteur ont une identité, ceux des tâcherons non. Les gentils contre les méchants, les respectables contre les indignes, les bons et les nuls. Ah, mais que la vie serait simple s’il avait pu réellement en être de même. 

    Car, à force d’être mangé à toutes les sauces, le mot « auteur » a fini par se galvauder. Bien sûr, il reste de nombreux cinéastes que l’on peut qualifier d’auteurs sans se tromper, adoubés qu’ils sont par les festivals ou la simple puissance de leur œuvre. Qui viendrait en effet défier l’idée que Malick, Almodovar, les Dardenne, Tarantino, Jia Zhang-ke et leurs amis en soient ? (notons tout de même que l’étiquette peut être retirée, même aux plus grands – pensons à Hereafter ou Invictus qui auraient bien pu être réalisés par n’importe qui, tant ils semblent anonymes). À l’inverse, les tâcherons soucieux d’offrir une pâtée bien digeste, bien informe au plus grand nombre sont eux aussi toujours là.

    Mais le monde moderne ne serait pas ce qu’il est s’il n’avait pas complexifié à outrance le reste des choses. Prenons le simple exemple des séries télé qui ont refait du scénariste (certes aidé d’une équipe, soyons justes) un véritable héros en ne cessant de mettre en avant son travail. Alan Ball (Six Feet Under, True Blood), JJ Abrams (Alias, Lost)  ou David Simon (The Wire, Treme) pour ne citer qu’eux sont, à n’en pas douter des auteurs. Ce sont eux qui ont été identifiés, et avec raison, comme créateurs de ces séries, pas ceux qui les ont mis en scène. Leur style d’écriture (liaison obsessive d’Éros et Thanotos pour le premier, psychose paranoïaque du complot pour le second, mariage constant de la dignité et du désespoir pour le troisième) est immédiatement identifiable et va jusqu’à nourrir le style de la mise en scène de leur série. Leur personnalité, ce qu’ils ont à dire du monde dans lequel nous évoluons, leur regard personnel répondent aux abonnés présents. Et lorsqu’un cinéaste-auteur est invité dans l’univers des séries télé, c’est bien souvent pour ajouter une plus-value au socle bien solide déjà établi par les auteurs-scénaristes (Scorsese pour le pilote de Boardwalk Empire, Tarantino dans ER, Joe Dante pour CSI, Barbet Schroeder pour Mad Men…)…

    Ceci sans compter l’autre épine dans le pied du mot « auteur » : son utilisation aussi rapide qu’enthousiaste, pressé que l’on est de découvrir de nouveaux talents, devant le travail de jeunes réalisateurs. Rebecca Zlotowski et Belle Épine ? Une auteure. Xavier Dolan et J’ai tué ma mère ? Un auteur Sebastian Silva et La Nana ? Un auteur. Un ou deux films suffisent désormais à faire œuvre méritoire, la belle affaire. Et voilà la notion d’auteur, déjà bien affaiblie, perdre encore de ses rares et précieuses plumes alors que l’on semble oublier l’une des rares idées fortes qui la sous-tendent : devenir un auteur, ça se mérite.

    À l’occasion de la sortie, il y a quelques semaines de Transformers 3, la presse américaine semble s’être trouvé un nouveau défi : celui de nous faire croire que son réalisateur, Michael Bay, était en réalité un auteur. Et pas n'importe lequel, en plus. Un « poète du cinéma post-humain », explique-t-on très sérieusement dans le Time dont les journalistes doivent vraiment en prendre de la bonne. De la trempe de Wyler ou DeMille ajoute-t-on . Un chef d'oeuvre, que ce Transfomers 3 finit-on même . Un délire fort amusant, il est vrai. Mais qui ne doit pas inquiéter non plus. Car avant de s’énerver avec l’auteurisme de Michael Bay, encore faudrait-il s’assurer que le mot auteur veuille encore dire quelque chose.

Bon cinéma 

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. «(...)le label auteur a du bon et est surtout facilement identifiable. Sont auteurs ceux qui créent (...) une œuvre qui n’a rien d’anonyme puisqu’un simple coup d’œil à un de leurs bébés permet immédiatement de dire « c’est un film de… ». Les films réalisés par un auteur ont une identité, ceux des tâcherons non. Les gentils contre les méchants, les respectables contre les indignes, les bons et les nuls. Ah, mais que la vie serait simple s’il avait pu réellement en être de même.» www.collegehumor.com En détournant fallacieusement votre propos et à l'appui de la vidéo ci-haut (cf lien), pourrait-on donc affirmer sans ambages que Monsieur Bay est incontestablement un auteur?

    par Romain, le 2011-07-09 à 21h38.

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